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lundi, 8 mai 2023
Journal de bord de notre cerveau à tous les niveaux : les différentes approches de la cognition incarnée

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Étant toujours dans la phase de relecture finale de mon livre jusqu’à la fin du printemps, je continue son « journal de bord » en y publiant certains encadrés qui n’ont pu, faute d’espace, trouver leur place dans le bouquin. Celui-ci entretenant déjà des rapports étroits avec le site web Le cerveau à tous les niveaux et son blogue grâce à différents renvois, cette conversion ne fait donc qu’étendre une approche déjà présente depuis le début du projet. Ce second encadré extrait du chapitre 7 donne un aperçu des grandes familles de la cognition incarnée.

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On désigne souvent les différentes approches de la cognition incarnée par l’expression anglaise « 4E Cognition » parce que les quatre principales, qui ne sont pas mutuellement exclusives par ailleurs, commencent toutes par un « E » : Embodied, Embedded, Enactive et Extended. En français, on peut les traduire par la cognition incarnée, située, énactive et étendue. Pour évoquer ces approches de la cognition incarnée en quelques mots, une façon de ne pas se perdre est peut-être d’y aller de ses versions les plus restreintes à ses formes les plus étendues, justement.

On a ainsi qualifié d’incarnation minimale des travaux comme ceux de Lawrence Barsalou vers la fin des années 1990 début 2000 sur ce qu’on a appelé la « grounded cognition ». C’est-à-dire l’idée que nos représentations mentales dépendent de simulations dans nos systèmes perceptuels et moteurs. Cette conception s’opposait donc aux représentations abstraites indépendantes de toute modalité sensori-motrice qui dominaient à l’époque. Au contraire, la cognition avait quelque chose de « groundé », en relation constante avec les perceptions, les actions et les états internes du corps. Et ça va dans le sens de travaux plus récents où l’on se rend compte que l’activité nerveuse dans les régions sensorielles du cortex est carrément dominée par des signaux en provenance des mouvements du corps chez une souris libre de ses mouvements dans son environnement. Cet « active sensing », où les informations sur les mouvements du corps prédominent, montre à quel point le corps s’invite à tout moment dans le cerveau.

Cette considération des mouvements amène ensuite à parler d’« incarnation biologique » quand on tient compte de l’anatomie d’un organisme et des mouvements qu’il peut faire. Donc de la façon dont des attributs non cérébraux influencent la cognition de façon significative, que ce soit avant le traitement cérébral ou après celui-ci. Parce que notre corps façonne notre expérience cognitive beaucoup plus qu’on pourrait le croire. Par exemple, le fait qu’on a deux yeux positionnés en avant du visage nous donne cette vision binoculaire qui nous permet d’apprécier la profondeur de champs pour en tenir compte dans nos déplacements. Ou encore, la position de nos oreilles de chaque côté de la tête, qui nous aide à détecter l’origine d’un son dans l’espace. Le système nerveux apprend aussi à moduler ses commandes motrices en fonction du degré de flexibilité ou de fatigue des membres. Par conséquent, on doit admettre que nos processus cognitifs incluent et dépendent de nos structures corporelles. Pour le dire comme Andrew D. Wilson et Sabrina Golonka :

« Le cerveau n’est pas la seule ressource cognitive dont nous disposons pour résoudre des problèmes. »

Le seul fait pour un organisme d’avoir tel type de corps, avec tels types de membres, qui lui donnent telles libertés de mouvement et pas d’autres, telles possibilités de se déplacer et pas d’autres, tout ça c’est des choses que le cerveau n’a pas besoin de « calculer » parce que c’est la structure même de ce corps qui impose des contraintes motrices ou un certain type de déplacement. Il n’est donc pas nécessaire pour notre cerveau de faire une bonne part du travail cognitif de représentation qui est fait en permanence par la simple morphologie corporelle. Pour parler de ce travail cognitif cette fois-ci dans les termes de Maxwell Ramstead :

« Le corps est impliqué dans le même travail que le cerveau, mais à des échelles spatiales et temporelles différentes. »

Un autre domaine où « l’embodiment » se révèle est l’étude du langage. Bon nombre de nos catégories mentales et de nos concepts abstraits découlent en effet directement de l’expérience du corps qu’on a et de son rapport au monde C’est tout le travail de Lakoff et Johnson sur l’origine de nos métaphores incarnées et de la cognition sémantique.

L’étape suivante, celle de la cognition située, permet d’élargir encore plus le spectre de ce qui contribue à notre cognition en tenant compte de l’environnement où est situé un organisme. On va se rendre compte que cet environnement physique s’invite constamment dans notre cerveau en nous suggérant des opportunités d’action. Que ce soit un marteau qu’on empoigne par le manche, une feuille de papier et un crayon pour faire une multiplication difficile ou un téléphone intelligent pour… à peu près tout faire, la question de savoir jusqu’où se répand le « mind » dans l’environnement continue de faire couler beaucoup d’encre depuis l’article fondateur de la cognition étendue publié en 1998 par Andy Clark et David Chalmers et qui commençait avec la fameuse phrase choc :

« Où s’arrêtent nos processus cognitifs et où commence le reste du monde ? »

Et comme nous, les humains, on est des bibittes hyper sociales douées pour le langage et la transmission culturelle, notre cognition sera également « culturellement située ». On semble donc avoir une propension naturelle à utiliser des ressources à l’extérieur de notre cerveau pour dépasser ses limites. Je parlais des retenues difficiles à manipuler par notre mémoire de travail limitée, mais ça peut tout aussi bien être notre conjoint ou nos enfants que l’on consulte spontanément pour une date d’anniversaire ou un problème informatique parce qu’on sait que cette info est dans leur cerveau à eux et qu’elle nous sera immédiatement accessible. Plusieurs auteurs anglophones disent qu’on « offload » comme ça dans notre environnement une partie de notre cognition.

À partir des années 1990, et plus particulièrement dans les années 2010, va finalement se développer ce qu’on va appeler l’incarnation radicale, c’est-à-dire une conception de la cognition qui minimise le plus possible les représentations mentales abstraites au sens traditionnel et met l’accent sur les contingences sensori-motrices, les affects et l’intersubjectivité. On pense par exemple à Kevin O’Regan ou Alva Noë pour une forme qui met l’accent sur ces contingences sensori-motrices qu’on finit par intérioriser.

L’approche dite « écologique » en psychologie découle pour sa part des travaux fondateurs de James Gibson. Il s’agit d’une autre approche radicalement incarnée et située. Elle met l’accent sur la continuité entre action et perception, et comment la relation entre le corps et le milieu va contraindre l’action pour un organisme donné.

Puis il y a la question de savoir jusqu’où se répand le « mind » dans l’environnement, par exemple lorsqu’on prend une feuille de papier et un crayon pour nous aider à faire une multiplication difficile ou un téléphone intelligent pour… à peu près tout faire ! Cette question continue de faire couler beaucoup d’encre depuis l’article fondateur de la cognition étendue publié en 1998 par Andy Clark et David Chalmers . Article qui commençait avec la fameuse phrase choc : « Où s’arrêtent nos processus cognitifs et où commence le reste du monde ? ».

Et comme nous, les humains, on est des bibittes hyper sociales douées pour le langage et la transmission culturelle, notre cognition sera également « culturellement située ». Ces ressources à l’extérieur de notre cerveau qui nous aident à penser peuvent tout aussi bien être notre conjoint ou nos enfants que l’on consulte spontanément pour une date d’anniversaire ou un problème informatique parce qu’on sait que cette info est dans leur cerveau à eux et qu’elle nous sera immédiatement accessible. On « offload » ou on décharge ainsi dans notre environnement social une partie de notre cognition.

À partir des années 1990, et plus particulièrement dans les années 2010, va finalement se développer ce qu’on va appeler l’incarnation radicale, c’est-à-dire une conception de la cognition qui minimise le plus possible les représentations mentales abstraites. On pense par exemple à Kevin O’Regan ou à Alva Noë pour une forme qui met l’accent sur ces contingences sensori-motrices qu’on finit par intérioriser.

On arrive ainsi à l’énaction, qui remonte à Varela et aux régulations qui rendent un organisme autonome, l’autopoïèse. À partir de là, c’est l’ensemble des activités incarnées d’un organisme qui va faire émerger un monde de sens pour lui, ce qu’on a appelé le sense-making. Toutes ces approches incarnées peuvent être complémentaires dans une certaine mesure, comme certains auteurs l’ont proposé.

 

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