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Lundi, 19 novembre 2018
Des facultés cognitives utiles aux échecs… et dans la vie

Si vous êtes un amateur d’échecs comme moi, ou à plus forte raison un joueur ou une joueuse intermédiaire ou expert.e, vous êtes peut-être en retard sur votre journée de travail parce que vous regardez la 8e partie en cours (sur 12) du championnat mondial des échecs opposant le champion en titre depuis 2013, le norvégien Magnus Carlsen à l’aspirant américain Fabiano Caruana, numéro deux mondial. Mais contrairement à vous peut-être, j’ai la chance, grâce à mon métier de blogueur sur les sciences cognitives, de transformer ma procrastination matinale en « temps de réflexion » pour mon billet d’aujourd’hui. Les ruses de l’esprit humain vont bien au-delà de l’échiquier…

Après uniquement des parties nulles à date (donc 7!), que nous réserve cette 8e rencontre ou pendant en général 4 à 5 heures (7 heures pour la première!) deux êtres humains sont assis l’un devant l’autre et font essentiellement que… penser. En langage des sciences cognitives (puisqu’il faut bien en parler un peu ici pour justifier ma procrastination), on pourrait dire que leur cerveau fait du « offline » pendant l’immense majorité du temps où ils réfléchissent, et du « online » quand ils finissent par bouger de temps en temps leurs pièces. Mais au fait, qu’entend-t-on au juste par « réfléchir » quand on joue aux échecs ? Quels sont les mécanismes cognitifs ou mentaux qui sont alors sollicités ?

Commençons par le suspect numéro un, la mémoire. On sait que notre capacité à retenir est d’autant meilleure qu’on utilise des trucs qui tiennent compte du fonctionnement de nos processus mnésiques. Parmi ceux-ci, il y a le fait que notre mémoire sera meilleure quand ce qu’il y a à retenir a du sens pour nous, qu’on peut « accueillir le nouveau dans le déjà-là », pour employer la belle formule d’Hélène Trocme-Fabre.

Pour illustrer ceci avec les échecs, il y a cette expérience où l’on montrait pendant 5 secondes un échiquier avec 24 pièces dessus et les sujets, des débutants ou des experts, devaient ensuite tenter de les repositionner de mémoire sur un échiquier. Point important, parfois les positions étaient celles d’une vraie partie d’échecs (échiquier du haut), parfois les pièces étaient placées au hasard (échiquier du bas). Dans le premier cas, si vous êtes un débutant, vous ne vous souviendrez de la position que d’environ 4 pièces en moyenne. Mais si vous êtes un expert, vous les retiendrez pratiquement toutes ! Par contre, avec les positions aléatoires, les experts étaient à peine meilleurs que les débutants, ce qui montre que la différence de niveau de jeu ne s’appuie en tout cas pas seulement de la mémoire générale, si l’on peut dire.

En observant les experts reconstituer les positions sur l’échiquier, on avait aussi remarqué qu’ils plaçaient les pièces par petits groupes, avec de courtes pauses de réflexions entre chaque groupe. C’est que pour eux, il y a une logique qui relie les positions de différentes pièces sur un échiquier, celle-ci étant protégée par celle-là, qui elle-même est protégée par cette autre là-bas, etc. Ce que les experts reconnaissent, c’est donc des patterns, des relations entre les pièces qui ont du sens pour qui sait (bien) jouer aux échecs. On pourrait aussi dire qu’ils font du « chunking », c’est-à-dire qu’ils retiennent des « gros morceaux » de sorte qu’il y a moins d’items à retenir en tout. Et si c’est gros morceaux ont un sens aux échecs (tel type d’ouverture, roque, fourchette, clouage, etc.), l’expert peut ensuite le « décompresser », c’est-à-dire expliciter la position de chaque pièce dans chaque morceau. Ceux qui participent à des championnats de mémoire utilisent aussi couramment ce genre de truc.

De nombreuses études comme celles-ci ont tenté de mieux comprendre les facultés mentales les plus sollicitées aux échecs. Bien sûr, la capacité de simuler mentalement différentes suites de coups possibles est importante, et la profondeur de chaque exploration ainsi que le nombre de possibilités évaluées par les experts sont un peu plus grands chez les experts que les novices. Mais pas tant que ça, montrent différentes études. Ce qui semble avoir cependant beaucoup plus d’importance, comme l’ont montré les travaux de Fernand Gobet par exemple, c’est la capacité de reconnaître des situations de jeu (et évidemment de savoir si elles sont favorables ou non). Et comment en vient-on à retenir beaucoup de situations de jeu ? En jouant beaucoup ou en lisant des livres d’échecs, principalement. En effet, il semble y avoir une très bonne corrélation entre le nombre d’heures passées à regarder des situations de jeux et notre cote aux échecs. Bref, il ne semble pas y avoir de recettes miracles et aux échecs comme dans la vie, on n’a rien pour rien, comme le dit l’adage.

Et c’est n’est pas le seul parallèle, loin s’en faut, qu’on peut faire entre les échecs et la « vraie vie ». Pratiquer les échecs en groupe au sein d’un club et en faisant des tournois est plus profitable que l’étude individuelle. Nous sommes des animaux sociaux, même aux échecs…

L’âge auquel on apprend à jouer a aussi son mot à dire, comme dans bien d’autres activités où l’on peut atteindre une grande expertise. La plupart des maîtres aux échecs s’y sont mis sérieusement entre 10 et 12 ans. Inutile d’ajouter que peu importe le niveau qui sera atteint, les enfants tirent de nombreux bénéfices à apprendre à jouer aux échecs, que ce soit au niveau de la capacité de concentration, d’anticipation, de représentation dans l’espace, et de ce dont je vais parler pour conclure ce billet.

C’est qu’on peut aussi tirer plusieurs « leçons de vie » des échecs. C’est qu’en termes de complexité, les échecs ne sont pas en reste : on a estimé à 10 à la 120 le nombre de parties d’échecs possibles ! Et comme pour tous nos comportements de la vie de tous les jours, les échecs font appel à tout notre « corps-cerveau ». Nombreux sont en effet les bons joueurs d’échecs qui disent s’en remettre souvent, au terme de longues analyses peu concluantes, à un « gut feeling » ou une intuition, qui n’est souvent rien d’autres qu’une évaluation inconsciente nous mettant en alerte de la présence potentielle d’un danger pas encore perçu consciemment.

Nos capacités à autoréguler et contrôler nos émotions sont aussi très sollicitées aux échecs comme dans la vie. Le monde comme les échecs sont trop complexes pour qu’on ne fasse jamais de mauvais choix ou de gaffes. Il faut donc apprendre à vivre avec, ou mieux, à apprendre de nos erreurs, un aspect évidemment fondamental de tout l’apprentissage.

Il y a d’ailleurs un phénomène que certains appellent « chess blindness » (vers la 12e minutes de ce vidéo) où, un peu comme avec la cécité au changement (change blindness) et la cécité attentionnelle (attentional blindness), on manque quelque chose d’évident parce qu’on est concentré uniquement sur une partie de l’échiquier, le plus souvent celle où se porte notre attaque. Encore une fois ici, les leçons de vie plus générales ne sont pas loin.

Je vous laisse avec deux dernières qui aident à garder une certaine humilité. D’abord la prise de conscience, fort utile aux échecs comme dans la vie, qu’il y a toujours quelqu’un de meilleur (ou de pire) que nous. Et ensuite, l’idée que les échecs sont avant tout un jeu de la seconde chance. Comme dans la vie, c’est la persévérance malgré les faux pas qui y est souvent récompensée.

Au coeur de la mémoire, De la pensée au langage | Pas de commentaires


Lundi, 12 novembre 2018
La petite et la grande histoire des neurosciences

Je vous propose cette semaine deux lectures possibles de l’histoire des neurosciences : celle que j’appellerais « la petite » et l’autre, moins évidente mais peut-être plus enivrante, celle de « la grande ».

Un bel exemple de la petite histoire des neurosciences nous est donné par une initiative des étudiant.es gradué.es de l’université de la Colombie-Britannique et de l’université de Calgary, toutes deux de l’ouest canadien. Intitulé « Neuroscience Through the Ages Online Interactive Timeline« , il s’agit d’un site web où l’on peut naviguer une ligne du temps verticale où différentes figures marquantes de l’histoire des neurosciences sont illustrées par un dessin de style bande-dessinée. Et de fait, quand on clique sur l’une des images, on accède à une courte BD de quelques images chacune résumant la contribution scientifique de la personne en question. (Lire la suite…)

Du simple au complexe | Pas de commentaires


Lundi, 5 novembre 2018
Les effets concrets et troublants des discours haineux sur le cerveau

À la veille des élections de mi-mandat aux États-Unis, on peut se poser plusieurs questions, dont les deux suivantes. D’abord comment se fait-il que Donald Trump, diagnostiqué «narcissique malin» par un psychothérapeute de renom, et donc «dangereusement malade mentalement et incapable d’être président avec ce tempérament», le soit encore deux ans après son élection ? Question difficile qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et que je n’aborderai pas ici pour me concentrer sur la seconde question : dans quelle mesure les propos haineux qu’il distille régulièrement dans ses discours ou dans les médias sociaux ont-ils des effets néfastes sur le cerveau et le comportement des gens ?

On sait encore bien peu de choses sur cet organe d’une complexité vertigineuse qu’est le cerveau humain. Mais les sciences cognitives, qui tentent d’établir des ponts entre différentes disciplines comme les neurosciences et la psychologie sociale, permettent aujourd’hui d’apporter des éléments de réponse à ce genre de question. Et le verdict est plutôt sans appel : loin de n’être que de simples effets de rhétorique pour gagner des votes, les propos haineux d’une personne en position de pouvoir amènent les gens à s’éloigner de leur humanité. (Lire la suite…)

Que d'émotions! | Pas de commentaires


Lundi, 29 octobre 2018
Neurobiologie de la mort : on a réussi à enregistrer la vague de dépolarisation finale

La mort est par définition la fin de la vie. Cette quasi tautologie peut néanmoins nous faire avancer dans notre compréhension de l’ultime moment qui nous attend tous à condition considérer correctement ce qui se passe dans ces derniers instants. Longtemps l’on a cru que l’arrêt de l’activité cérébrale faisait foi de tout. La « flatline », comme on dit en anglais pour désigner le tracé plat de l’électroencéphalogramme (EEG), ne montrant plus l’activité électrique oscillatoire intense propre au cerveau vivant, on en déduisait logiquement que la personne était alors décédée.

Mais la vie n’est pas une entité discrète. C’est un processus dynamique complexe. Ainsi en est-il de la mort si l’on en croit les résultats étonnants publiés en janvier dernier dans les Annals of Neurology par Jens Dreier et son équipe. L’article s’intitule “Terminal spreading depolarization and electric silence in death of human cortex.” Cette vague de dépolarisation qui se propage durant plusieurs minutes dans notre cerveau après le début de l’EEG plat, ce serait plutôt ça le vrai visage de la mort cérébral ! (Lire la suite…)

L'émergence de la conscience | Pas de commentaires


Lundi, 22 octobre 2018
Une étude sur la réaction du cerveau à l’isolement social va à l’encontre de cette pratique dans les prisons

Le nombre d’études fascinantes que je vois passer en sciences cognitives dépassant de loin ma capacité à en parler sur ce blogue, j’ai toujours une longue « liste d’attente » de sujets potentiels dans un fichier. Il n’est pas rare alors qu’un sujet d’actualité vu ou entendu dans les médias s’aligne parfaitement avec l’une de ces études en attente de diffusion et la sorte ainsi de l’ombre. C’est le cas cette semaine, avec comme élément déclencheur cette entrevue entendu hier à la radio de Radio-Canada avec Jean-Claude Bernheim, un spécialiste des questions carcérales qui commentait la fin probable du « trou » dans les pénitenciers fédéraux.

Ce qu’on appelle « le trou » en langage familier carcéral, c’est l’isolement préventif ou disciplinaire, une pratique qui consiste à placer un détenu dans une cellule à l’écart du reste de la population carcérale. Sans pratiquement aucun contact social significatif, le détenu ne dispose de rien, pas même un livre ou un crayon pour garder son esprit occupé. (Lire la suite…)

Le plaisir et la douleur, Que d'émotions! | Pas de commentaires