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Lundi, 15 décembre 2014
L’approche sensorimotrice de la conscience

S’il y a un sujet vertigineux en sciences cognitives, un sujet susceptible de nous happer dans un tourbillon d’où il est très difficile de s’extirper (et j’en ai fait l’expérience encore ce matin…), c’est bien celui de la conscience humaine ! Et plus particulièrement de ce que les philosophes appellent la conscience « phénoménologique », c’est-à-dire ce qui fait qu’on sent par exemple le rouge comme… rouge et non pas comme bleu ou comme l’odeur d’une toast brûlée…

Cela peut sembler complètement farfelu : bien sûr que ce qui est rouge on le ressent comme rouge et que ce qui sent le brûlé on le sent comme une odeur de brûlé, et ce qui fait mal, comme une sensation de douleur, pourrait-on ajouter. Mais dans les trois cas, ce qui cause ces sensations ce n’est que de l’activité nerveuse dans des circuits de neurones. De l’activité dans des réseaux cérébraux différents, je vous l’accorde, mais néanmoins des influx nerveux qui amènent le relâchement de neurotransmetteurs, qui génèrent à leur tour des influx nerveux, etc. Où est la sensation de rouge dans tout ça ?, demandent les philosophes qui s’intéressent à ce qu’ils appellent le problème «difficile» de la conscience, ou encore «l’explanatory gap», cet écart, que dis-je, ce gouffre qui semble exister entre le ressenti subjectif et l’activité nerveuse. Décidément, dès que l’on commence à parler de ce sujet, il semble impossible de ne pas se faire happer dans ce gouffre…

Ce n’est toutefois pas ce que pense Kevin O’Regan qui, dans une conférence intitulée « Why things feel the way they do? », défend son approche sensorimotrice pour comprendre la conscience phénoménale. Conférence fascinante que vous pouvez visionner grâce au premier lien ci-bas et qui constitue une excellente introduction à cette approche qui s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler la grande constellation des approches incarnées en sciences cognitives.

Mis de l’avant dans les années 1980 par des linguistes comme George Lakoff et Mark Johnson et au début des années 1990 par des biologistes comme Francisco Varela ou des philosophes comme Evan Thompson, cette conception de la cognition replace le corps au cœur de la pensée d’où il avait été évacué par des décennies de cognitivisme, sans parler des siècles de cartésianisme ! Le deuxième lien ci-bas pointe d’ailleurs vers une entrevue filmée avec Varela à l’époque où il travaillait sur le livre La cognition incarnée avec Eleanor Rosch et Evan Thompson (ce dernier précise ailleurs que la date de 1983 qui accompagne le vidéo est erronée et devrait se situer plus aux alentours de 1988 ou 1989). Les extraits vidéo avec Varela sont rares à part l’excellent film Monte Grande, alors ne manquez pas celui-là où il aborde entre autres la question de la perception des couleurs au cœur de la conférence de O’Regan.

Quant au troisième lien ci-bas, il constitue une excellente revue de toutes ces expériences souvent surprenantes qui montrent à quel point nos pensées les plus abstraites prennent au fond racine dans le corps que nous avons. Le recours à 4 métaphores par minutes (ou une à tous les 25 mots environ) lorsque nous parlons n’étant qu’une des nombreuses données qui vont en ce sens, comme l’ont aussi montré les travaux de Douglas Hofstadter et Emmanuel Sanders sur le sujet.

Mais pour en revenir à la conférence de O’Regan, que dire pour la résumer en peu de mots sinon vous suggérer de vous faire du popcorn et de l’écouter confortablement dans votre salon… pour vous faire déranger par ses idées inconfortables ! Comme sa conviction que les robots auront probablement dans quelques décennies cette conscience phénoménologique…

Car pour lui, comme pour d’autres qui ont élaboré des modèles pour l’expliquer, cette capacité à ressentir la teneur particulière d’une sensation vient en grande partie de l’appareil sensorimoteur de notre corps qui permet essentiellement trois choses : 1) d’interagir avec le monde extérieur (ce qu’il appelle « bodiliness »); 2) de voir ce monde extérieur s’imposer à nous par nos sens (ce qu’il appelle « insubordinateness »); 3) et d’avoir des réflexes innés d’orientation à certains stimuli puissants (ce qu’il appelle « grabbiness »). La proprioception, notre taux de glucose sanguin ou un souvenir remémoré n’auront jamais la « présence » d’une perception sensorielle réelle parce qu’ils manquent tous certaines de ces trois caractéristiques.

O’Regan pense que l’on doit changer radicalement notre conception de la façon dont cette conscience subjective est produite. Passer d’une conception standard où « le cerveau crée la sensation », à une conception où « la sensation est une façon d’interagir avec le monde ». Je vous passe les développements complexes mais clairement exposés sur les longueurs d’onde et la perception des couleurs, ce billet est déjà trop long. Mais l’analogie qu’il utilise est celle du passage du vitalisme à la conception moderne de la vie : on ne réfère plus à quelques «esprits vitaux» depuis que, vers le début du XXe siècle, on a compris que la vie était en gros une façon particulière qu’un système avait d’interagir avec son environnement. De la même façon, O’Regan pense que le fossé se comble pour l’explication de la conscience subjective avec une approche sensorimotrice, à condition de lui ajouter des processus attentionnels de plus haut niveau capables d’accéder au travail des boucles sensorimotrices en train d’interagir avec le monde.

Des phénomènes fascinants comme la cécité au changement ou la cécité attentionnelle perdent alors de leur mystère et s’expliquent beaucoup plus aisément, comme le démontre O’Regan dans sa présentation où il démontre ce second phénomène sans l’aide du traditionnel gorille !

a_lien Video : Why things feel the way they do?
a_lien Video : Varela Interview
i_lien Metaphorically Speaking
a_lien Why Red Doesn’t Sound Like a Bell: Explaining the Feel of Consciousness (2011)

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