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lundi, 4 mai 2026
Manifs du 1er mai et victoire au hockey : « emporté par la foule »…

(Crédit photo : Bruno Dubuc / André Querry / Montreal Now)

Les récentes manifestations de la fête des travailleurs et des travailleuses et le premier tour des séries éliminatoires de la ligue nationale de hockey remporté hier soir par le Canadien de Montréal m’ont suggéré quelques drôles de liens que j’aimerais vous partager ce matin. Des liens sur la nature profonde de l’être humain et les institutions sociales dans lesquelles il évolue (il faut quand même qu’il y ait un lien avec la mission de ce blogue !). J’essaie de vous exposer ça ici d’une traite, comme à mon habitude, en y distinguant trois actes (j’allais dire trois périodes…) : la manif populaire du vendredi soir 1er mai à Montréal; la manif syndicale du 2 mai, toujours à Montréal; et le sentiment d’identification au Canadien… de Montréal ! Qu’ont en commun ces trois événement soulevant les foules ? Peut-être de nous en dire un peu, justement, sur notre comportement au sein desdites foules, et peut-être aussi un peu (beaucoup même) sur comment nos institutions (politiques, médiatiques et policières, dans ces cas-ci) gèrent ou contrôlent ces mouvements de foule.

Acte I. Vendredi soir dernier, je me rends donc comme à chaque année à la « vraie » manif du 1er mai, celle qui dérange un peu, celle où l’on n’a pas peur de crier que si « le capital nous fait la guerre, guerre au capital ! ». Quelqu’un me distribue un tract en me souhaitant une « bonne manif ». Un souhait chaleureux, pas une simple phrase automatique. Et ça me fait alors du bien de penser que les humains peuvent encore être comme ça, solidaires, fraternels, humains quoi. Ce qui contraste encore plus avec la (très) forte présence policière avant même le début de la marche. Un flic, entre autre, vient près des tables d’information avec son gros gun à gaz lacrymogène qu’il tient ostensiblement devant lui, comme un mauvais acteur à qui l’on a confié le rôle d’intimidateur en chef. La manif se met en branle et ce n’est pas bien long qu’on comprend que tout est décidé d’avance : cordon d’anti-émeute qui bloque les rues vers l’est, le sud et l’ouest. Donc reste le nord où la foule de près de 3000 personnes se dirige et marchera pendant une heure dans la bonne humeur malgré les regards menaçants des policiers, leurs boucliers et leurs matraques. Quiconque a déjà goûté à leur médecine (et j’en suis), ne peut rester complètement relax en ces circonstances. Et comme de fait, à un moment donné, pour une poubelle renversée ou un graffiti sur un mur, c’est l’ensemble de nos droits démocratiques à manifester qui s’envolent en fumée… de gaz lacrymogènes.

Acte II. Samedi après-midi, sur l’avenue du Parc, l’ambiance est toute autre. Il y quoi, quatre ou cinq fois plus de monde pour cette grande parade où chaque syndicat peut être identifié par la couleur de leur drapeaux financés à même la cagnotte pour cette occasion. Et pratiquement pas de présence policière visible. Normal, chaque syndicat fournit son propre « service d’ordre ». Les revendications contre les divers projets de lois antisyndicaux, anti-environnementaux ou antisociaux du gouvernement sont dénoncés de façon bien légitime. Je croise un ami qui va tirer la remorque vélo de ATTAC-Québec durant la manif, ce regroupement qui se bat pour une justice fiscale plus équitable auprès de nos gouvernements. Ils le font depuis des décennies… et les plus riches continuent à s’enrichir. Je pense alors au livre que je lis en ce moment, « Perspectives terrestres. Scénario pour une émancipation écologiste », d’Allessandro Pignocchi (2025). Je vous avais déjà parlé il y a quelques mois d’un autre livre de cet anthropologue que je découvre avec intérêt depuis un an ou deux. Je n’ai pas l’espace ici pour rendre justice à son plaidoyer pour une plus grande autonomie des (bio)régions et des luttes locales, mais ces deux manifs résonnent pour moi avec ces passages :

« Contrairement au renversement révolutionnaire et à la prise de pouvoir par les urnes, qui comptent sur des événements lointains et incertains, l’autonomie territorialisée peut commencer à se construire ici et maintenant. […] Les luttes territoriales fissurent et affaiblissent le paradigme moderne et, dans un même mouvement, ébauchent la mise en œuvre des perspectives terrestres. […] Nos façons de nous organiser dans la lutte, d’éprouver une puissance collective, de nous lier affectivement au territoire et à ses habitants, humains comme non humains, d’enrichir ses usages, préfigurent et annoncent l’organisation et les liens qui se construiront dans les futurs territoires libérés et dans leurs différentes fédérations. Lutter permet de commencer à ébaucher d’autres manières d’habiter, et les éprouver renforce la lutte. »

Acte III. Je regarde dehors sur une terrasse les dernières minutes de la dernière partie de l’une des séries éliminatoires de hockey les plus serrées des dernières années. Et l’équipe locale (j’allais quasiment écrire la religion locale…) est en train de gagner. Un étranger s’arrête à vélo sur le bord de la terrasse. Me demande combien il reste de temps au match. Je lui réponds et il me gratifie d’une expression complice, encore ici presque fraternelle. Et là je repense cette fois à ce passage de mon dernier club de lecture, celui qui se concentrait sur les phénomènes sociaux, et sur cette étude et toutes celles semblables où, par exemple :

« Un chercheur, habillé avec le chandail d’une équipe sportive, feignait d’être en difficulté dans le stade où jouait cette équipe ce jour-là. Et il se faisait aider davantage par les fans de l’équipe pour laquelle il s’affichait que par ceux de l’équipe adverse. »

Nous, les humains (et même les primates non humains), avons de toute évidence une propension très profonde à séparer les gens en « nous versus eux » selon plein de critères, que ce soit la simple équipe de sport locale, le groupe ethnique, le genre, le groupe linguistique, la religion, l’âge, etc. Ou le statut socioéconomique, bien que cette identification de classe soit de plus en plus brouillée à dessein par les patrons et leurs « associé.es » tout autant exploité.es, de Walmart à Renaud-Bray.

Ou est-ce que je veux en venir avec tout ça ? Honnêtement, je ne sais pas plus que vous ! Tout ce que je sais, c’est que tout ça tournait dans ma tête ce matin. En particulier l’importance relative de la couverture médiatique des trois événements dans les grands médias, fort instructive elle aussi : presque rien sur les revendications fondamentales de la première manif qui remettent en question le bien-fondé de plusieurs institutions et de notre système économique global, et beaucoup d’emphase sur l’intervention policière finale, comme d’habitude; ensuite le relai des revendications syndicales pour la seconde manif, accompagnées bien souvent des lignes de communications des ministres pour « montrer les deux côtés de la médaille » et avoir l’impression qu’on fait ainsi du journalisme; et finalement des pages et des pages d’analyses sur la victoire du Canadien, du dernier match « volé » à l’adversaire, de leur chance remporter la nouvelle série, de la « fièvre des séries », etc. Du pain et des jeux, quoi. Et comme le pain se fait cher, ça prend beaucoup de jeux pour que puissent se maintenir des institutions sociales en perte de légitimité.

Tiens, pour terminer, cette image me fait encore penser à Pignocchi, qui n’est pas responsable de ce billet échevelé, mais qui a le mérite en ce moment de m’aider à y voir plus clair sur ces phénomènes sociaux :

« Une institution perd sa fluidité (se rigidifie, se solidifie, s’ossifie) notamment lorsque, pour des raisons de taille ou de tutelle, elle se met à œuvrer à sa propre reconduction davantage qu’aux tâches pour lesquelles elle avait été pensée, sans que les individus au service desquels elle est censée être puissent s’en ressaisir. »

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