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lundi, 18 janvier 2016
Une langue étrange à l’origine d’une controverse chez les linguistes

J’ai écouté hier soir un documentaire fascinant : La grammaire du bonheur, version française de The Amazon Code (2012). Ce faisant, j’ai découvert l’un des débats les plus animés des dernières années en linguistique. Les linguistes se demanderont peut-être sur quelle planète j’étais depuis 7-8 ans et ils auront raison, d’où ce billet pour tenter de me mettre à jour (mais on ne peut pas tout suivre, n’est-ce pas ami.es linguistes qui ne connaissez peut-être pas des techniques aussi importantes et vieilles d’une décennie comme l’optogénétique ou encore la sonogénétique qui s’en vient… 😉 (voir le second lien ci-dessous)

Le film raconte l’histoire de Daniel Everett qui, dans la vingtaine, part évangéliser les Pirahãs de la forêt amazonienne, au Brésil. Everett s’aperçoit vite que cette tribu, dont il ne reste qu’environ 300 individus, parlent l’une des langues les plus étranges au monde. Non seulement elle n’a pas de mots pour les couleurs, ni pour les nombres, mais elle ne semble pas être concernée le moins du monde par le passé ou le futur ! Cette dernière caractéristique reflète un trait particulier de la culture des Pirahãs, celui d’être capable de vivre essentiellement au présent, un défi que nous ont lancé bien des sages mais qu’eux semblent vivre naturellement.

Ce sont ces deux caractéristiques (linguistique et culturelle) des Pirahãs qui ont séduit Everett. Au point où pendant 30 ans, il a appris cette langue difficile et, n’ayant finalment jamais converti un seul Pirahãs, a lui-même perdu la foi ! Mais une autre ferveur l’a remplacé : celle de comprendre comment fonctionnait cette langue dont on dit qu’elle ressemble au chant des oiseaux. Et après des années d’analyses, ce qu’il allait trouver et publier en 2005 dans la revue Current Anthropology allait avoir, comme l’a écrit Steven Pinker, « l’effet d’une bombe dans le party ».

Le party en question, c’est la théorie la plus connue en linguistique, celle de la grammaire universelle de Chomsky. Car les conclusions de l’article d’Everett allaient à l’encontre de l’un de ses fondements, le fait que selon cette théorie toutes les langues possèdent une caractéristique qu’on appelle la récursivité. Aussi appelée enchâssement, la récursivité est une règle syntaxique qui peut se répéter un nombre indéfini de fois à partir du résultat qu’elle produit. Ça l’air compliqué, mais on l’applique à tous les jours sans y penser. Si « Marie a croisé Paul au marché », vous pouvez dire ensuite : « J’ai vu Marie qui a croisé Paul au marché ». De même votre collègue, lui, pourra dire : « J’ai parlé à Pierre qui a vu Marie qui a croisé Paul au marché. », etc, etc.

Or, selon Everett, la langue des Pirahãs ne fait pas ça. Jamais, selon lui. D’où la controverse qui a suivi la publication de l’article, car on aurait alors une exception à la théorie de Chomsky qui, du coup, ne pourrait plus se qualifier « d’universelle ». Les règles du langage ne seraient pas non plus innées mais émergeraient de la nécessité de résoudre des problèmes particuliers dans une culture particulière comme celle des Pirahãs, affirme Everett dans son livre Language: The Cultural Tool, publié en 2012. Et si les Pirahãs ont ce qui nous apparaît comme de véritables trous dans leur boîte à outil langagière, ce n’est pas parce qu’ils sont plus simples d’esprit que nous, précise Everett, mais parce que leur culture basée sur le « ici et maintenant », qui ne possède d’ailleurs pas de mythe de création ou de tradition artistique, ne requiert tout simplement pas ces outils manquants.

Une conception du langage qu’il n’est pas le seul à défendre, et qui a reçu quelques premiers appuis empiriques et quantitatifs, comme on le voit dans le film. Mais une conception qui fait encore se dresser plusieurs linguistes plus orthodoxes, Chomsky le premier qui n’est, c’est le moins qu’on puisse dire, pas convaincu du tout par le discours d’Everett. En 2009, les linguistes Andrew Nevins, Cilene Rodrigues et David Pesetsky ont également publié dans la revue Language un article où ils affirment que dans des phrases en Pirahãs retrouvées dans la thèse de doctorat d’Everett, publiée en 1982, on trouve des cas clairs de récursion.

La situation n’a pas été éclaircie non plus par l’étude de l’équipe du Dr. Ted Gibson présentée en janvier 2012 à la Linguistic Society of America. À partir de l’analyse d’un corpus de 1000 phrases en Pirahãs enregistrées par un missionnaire de la région (et non par Everett), ils n’ont pas trouvé de phrases enchâssées mais ont mis en évidence une certaine forme de récursion dans certaines phrases… Bref, rien pour calmer le jeu !

Tout cela nous rappelle à quel point les débats scientifiques peuvent être virulents. Le Dr. Gibson faisant par exemple remarquer que les chomskyens et les non-chomskyens ont souvent l’air de préférer contredire le clan adverse que de discuter des données disponibles. Données, il faut le dire, que Everett a longtemps tardé à rendre accessibles. Ce qui n’a sans doute pas aidé sa cause. De l’autre côté, la décision du gouvernement brésilien d’empêcher Everett de retourner voir les Pirahãs (décision aux origines troubles…) pas plus que les accusations reçues par Everett de faire de la « recherche raciste » n’ont pas non plus apaisé les esprits.

Reste que tout cela a quand même donné lieu à des débats argumentés fort intéressants, comme celui sur le site web Edge (voir le dernier lien ci-dessous) entre Everette et plusieurs linguistes dont David Pesetsky et Steven Pinker, auteur entre autres du livre The Language Instinct.

i_lien La grammaire du bonheur Tribu amazonienne partie 1
i_lien Cerveau : des neurones activés grâce à des ultrasons
i_lien Daniel Everett – From Wikipedia
i_lien Language: The Cultural Tool by Daniel Everett – review
i_lien Daniel Everett: ‘There is no such thing as universal grammar’
i_lien How Do You Say ‘Disagreement’ in Pirahã?
a_exp Cultural Constraints on Grammar and Cognition in Pirahã
a_exp Edge : Recursion an human thought – Why the Pirahã don’t have numbers

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