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Lundi, 14 septembre 2015
« Waking, Dreamin, Being », ou comment l’orient et l’occident ont tous deux des choses à nous apprendre sur ce que nous sommes

J’aimerais vous parler cette semaine de ma lecture de l’été. Ou plutôt de MA lecture de l’été, car il y en a eu d’autres, mais celle-ci s’est clairement démarquée. Il s’agit du livre ” Waking, Dreaming, Being. Self and Consciousness in Neuroscience, Meditation, and Philosophy”, de Evan Thompson, publié l’automne dernier chez Columbia University Press.

Avant de donner un aperçu du bouquin, un mot sur l’itinéraire particulier de son auteur. Evan Thompson est le fils du philosophe et historien des cultures William Irwin Thompson. Ce dernier fut aussi l’instigateur de la Lindisfarne Association, un regroupement d’intellectuels qui, de 1972 à 2012, ont réfléchi sur nombre de questions touchant la planétarisation de la culture. Le jeune Evan a donc grandi dans cet environnement stimulant où il n’était pas rare qu’il se retrouve à table avec l’anthropologue Gregory Bateson, la biologiste Lynn Margulis, le spécialiste du Bouddhisme Robert Thurman ou le neurobiologiste Franciso Varela, pour ne citer que ces quelques grands noms qui ont marqué le XXe siècle.

Tout cela fera naître chez Evan Thompson à la fois un enthousiasme pour les traditions philosophiques non occidentales et un sain scepticisme face à leurs positions spiritualistes. Par la suite, il fit des études en philosophie orientale et obtint son doctorat en philosophie à l’Université de Toronto avec un intérêt marqué à la fois pour la tradition bouddhique et pour les sciences cognitives occidentales. C’est donc avec ce background qu’il co-écrit, en 1991 avec Francisco Varela et Eleanor Rosch, l’ouvrage The Embodied Mind: Cognitive Science and Human Experience., réhabilitant le corps et l’approche phénoménologique complètement négligée à l’époque par le cognitivisme orthodoxe.

Ce livre contribua grandement à l’avènement d’un programme de recherche toujours très présent dans les sciences cognitives contemporaines et dont la forme particulière que mettaient de l’avant Varela et Thompson, l’énaction, a été exposée en détail dans un autre ouvrage rédigé seul par Thompson après le décès prématuré de Varela en 2001 : « Mind in Life : Biology, Phenomenology, and the Sciences of Mind” (2007).

Et donc arrive à la fin de 2014 ce  “Waking, Dreaming, Being. » qui est en quelque sorte la synthèse de la trajectoire singulière de Thompson. Ou, comme il l’écrit lui-même, un livre constitué d’allers-retours constants entre la philosophie indienne, les neurosciences et l’expérience personnelle. On peut avoir un aperçu de plusieurs sections du livre en écoutant la conférence du second lien ci-dessous donnée par Thompson en 2014.

Ce qui rend cet ouvrage remarquable, c’est l’érudition du même auteur dans ces trois domaines. Les habitué.es de sciences cognitives occidentales comme moi apprécieront la clarté et la précision des résumés d’études clées que l’on retrouve dans l’ouvrage. Clarté et précision qui donnent la confiance et la  motivation pour s’accrocher quand vient le temps des comparaisons avec les nombreuses déclinaisons des écoles de pensée bouddhistes ou indiennes.

Voilà donc la richesse rare de cet ouvrage : être capable de rendre justice aux deux traditions. D’une part Thompson reconnaît tout ce que les neurosciences ont permis de comprendre, en particulier avec les outils d’imagerie cérébrale toujours plus puissants et précis (bien que n’échappant pas à la critique…), à propos de phénomènes aussi divers que la perception, l’attention, la mémoire ou le langage.

Et d’autre part, il rappelle que longtemps avant Socrate, les philosophes du nord de l’Inde cherchaient déjà à comprendre la dynamique de notre conscience mais avec des pratique de contemplation et de méditation mettant l’accent sur l’observation subjective à la « première personne ». Un savoir par ailleurs tout à fait empirique qui peut se traduire par exemple par une capacité accrue de concentration sur un objet ou encore la capacité d’être entièrement réceptif à l’ensemble des expériences subjectives qui nous viennent à tout moment, sans les sélectionner ou les supprimer.

C’est donc toute cette dimension de l’expérience humaine qui n’est tout simplement pas accessible par les descriptions à la « troisième personne » des outils d’imagerie cérébrale. Cette division est pour le moins insatisfaisante pour Thompson qui va tenter de montrer les enrichissements mutuels que peuvent s’apporter les deux traditions. Ce que Varela appelait de ses voeux par le terme “neurophénoménologie”, avec l’idée non pas de fusion mais bien de contraintes mutuelles entre les deux : les nuances apportées par les rapports subjectifs d’états méditatifs pouvant inspirer des protocoles expérimentaux en sciences cognitives pour les valider, et les données des neurosciences pouvant confirmer ou invalider certaines catégories des écoles de pensée orientales.

Les titres des dix chapitres de l’ouvrage ont tous la même structure : un verbe au participe présent (évoquant l’approche énactive de l’auteur) associé à une question, toutes plus fondamentales les unes que les autres. Qu’est-ce que la conscience ? Comment percevons-nous ? Qui sommes-nous ? Sommes-nous conscient durant le sommeil profond ? Qu’arrive-t-il quand nous mourrons ? Le sentiment d’être soi est-il une illusion ?

Pour chacune de ces questions, les réponses classiques de la philosophie orientale et de la science occidentale sont présentées. Thompson les compare ensuite et cherche des ponts entre les deux. Ainsi, dans le chapitre “Waking”, Thompson présente l’école Abhi­dharma du Buddhisme pour laquelle ce que nous percevons comme le flux continu de notre conscience peut être réduit à une suite de moments très brefs. Il poursuit en montrant comment plusieurs expériences des neurosciences actuelles appuient cette nature discrète de la perception consciente.

Du côté des études solides en neuroscience qui mettent à mal des affirmations de la spiritualité bouddhiste, on consultera par exemple le chapitre « Dying » où Thompson passe en revue les données sur les expériences de sortie du corps, en particulier les expériences de mort imminente. Dans chaque cas analysé soigneusement, il en ressort que c’est toujours le cerveau qui, en cessant temporairement son activité puis en la reprenant, produit les phénomènes décrits. Il reste donc bien peu de place à l’idée des traditions bouddhique ou védiques que la conscience, durant les formes les plus profondes de méditation ou même après la mort, peut transcender le substrat matériel du cerveau et du corps. Thompson conclut qu’au lieu d’utiliser les récits d’expériences de mort imminente soit pour pousser un agenda spiritualiste (ce que font bien des auteurs « new age ») ou soit au contraire pour promouvoir une conception matérialiste réductionniste (ce que font bien des auteurs « sceptiques »), nous devrions prendre ces récits sérieusement pour ce qu’ils sont : des récits à la première personne émanant de circonstances que nous allons tous plus ou moins éventuellement vivre un jour.

Pour d’autres questions, c’est plutôt l’inverse. Thompson montre par exemple comment certains courants de la tradition bouddhiste remettent en question certains modèles scientifiques, dont celui du rêve comme hallucination ou du sommeil profond caractérisé par l’absence totale de conscience. Le rêve serait par exemple bien plus l’affaire d’un monde imaginé où nous nous identifions totalement à ce que Thompson appelle notre « dream ego ».

Autre chapitre fascinant qui fait suite au précédent : celui sur les rêves lucides qui montre bien les nuances subtiles que Thompson s’emploie à faire tout au long de son livre. Si pour la psychologie occidentale le rêve lucide est habituellement décrit comme un rêve dont nous pouvons influencer le cours des événements, Thompson montre que d’une perspective contemplative, c’est conception passe à côté d’un aspect plus fondamental, c’est-à-dire la capacité de porter attention à un rêve en tant que rêve, sans lui associer nécessairement l’idée de contrôle.

Il y a enfin des chapitres comme le dernier où Thompson, en développant des arguments originaux, déconstruit une idée défendue à la fois par les traditions orientale et à la fois par un important courant de la science occidentale, en l’occurrence l’idée que le soi est une illusion. Pour Thompson, le soi est un processus, pas une chose ou une entité. Un peu comme danser est le processus qui « énacte » une danse qui n’est alors pas différente du fait de danser, le soi est le processus d’un « I-making » où le « je » n’est pas différent du processus qui le constitue, que ce soit lors d’une tâche manuelle, lorsqu’on est concentré sur une réflexion intellectuelle, lorsqu’on rêvasse à notre vie ou lorsqu’on fait des rêves ordinaires ou lucides.

En bout de ligne, ce que Thompson propose ne rejoint pas l’idée de déconstruction du sentiment de soi dont plusieurs pratiques méditatives font la promotion. Sa conception de la sagesse ne peut bien entendu se résumer en une phrase, mais la dernière de l’ouvrage où il affirme qu’elle inclut une sorte d’éveil, un peu comme le fait d’être lucide dans un rêve qui a son existence propre, en évoque un point important qui parcourt d’ailleurs tout l’ouvrage. Comme l’idée de ne pas se perdre dans les questions métaphysiques et de se concentrer, avec honnêteté et intégrité, sur l’information empirique à notre disposition, qu’elle provienne de la première ou de la troisième personne.

Et cela, c’est simplement de la bonne science. Et sans doute aussi du bon bouddhisme.

i_lien Waking, Dreamin, Being .Self and Consciousness in Neuroscience, Meditation, and Philosophy
i_lien Evan Thompson – « Waking, Dreaming, Being » at CIIS
i_lien Evan Thompson
i_lien INTERVIEW – Waking, Dreaming, Being

L'émergence de la conscience | Pas de commentaires


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