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Mardi, 10 mars 2020
Voir un comportement comme une boucle de contrôle, mais à l’extérieur de l’organisme

C’est mercredi le 18 mars prochain qu’aura lieu la prochaine séance du cours «Notre cerveau à tous les niveaux» donnée en collaboration avec l’UPop Montréal au café Les Oubliettes. Après la septième séance du 4 mars dernier qui nous avait permis de comprendre que notre cerveau projette constamment ses meilleures hypothèses pour percevoir du sens dans le chaos du monde, on va maintenant ajouter une grosse pièce du puzzle dont on n’a pas trop parlé jusqu’ici : le reste du corps !

Car notre cerveau n’a pas évolué dans le vide, mais toujours dans un corps qui lui-même est toujours situé dans un environnement. En fait, il existe tellement de voies de communication entre le cerveau et le corps qu’on devrait toujours parler du « cerveau-corps » comme d’un tout. Par conséquent, les simulations mentales que notre cerveau génère constamment affectent le reste du corps par toutes sortes de « processus descendants » bien concrets. L’effet néfaste du stress chronique et celui positif de l’effet placebo sont deux exemples de ces phénomènes qui seront brièvement présentés durant cette séance ayant pour titre « Cerveau et corps ne font qu’un et sont constamment affectés par l’environnement ».

Ce que je voudrais cependant faire aujourd’hui dans ce premier billet présentant cette séance, c’est enchaîner quelques éléments déjà exposés sur ce blogue ou ailleurs qui rappellent quelques jalons de l’histoire des sciences cognitives ayant conduit à cette conception unifiée du « cerveau-corps ». Il faut d’abord rappeler que l’on partait de loin. Comme je l’expliquais dans mon billet de blogue du 27 août dernier intitulé « La cognition incarnée enfin devenue « mainstream » » :

« Héritée de toute une tradition philosophique dont René Descartes est la figure emblématique, cette dichotomie [du corps et de l’esprit] a infiltré, si l’on peut dire, le développement même des sciences cognitives naissantes à partir des années 1950 et 1960. Et jusque dans les années 1970 et 1980 où des philosophes comme Jerry Fodor ou Zenon Pylyshyn ont clamé que le corps n’avait rien à voir avec la pensée qui s’apparentait plutôt à un logiciel d’ordinateur. Le mot cognition avait bien remplacé le mot esprit, mais il restait toujours pris en sandwich entre les inputs sensoriels et les outputs moteurs dont l’enracinement dans un organisme biologique n’était pas pris en compte.

Il aura fallu attendre le début des années 1990 pour que le vent commence à tourner, notamment avec la publication de livre de Francisco Varela, Eleanor Rosch et Evan Thompson « The Embodied Mind » (traduit en français par « L’inscription corporelle de l’esprit ». Ce livre posait les prémisses d’une véritable révolution scientifique en proposant que la cognition est inextricablement liée au corps de l’organisme, résultat non seulement de son histoire de vie personnelle mais également de la longue histoire évolutive de son espèce. »

Les théories de la cognition incarnée et située vont ainsi remettre en question l’idée que toute la cognition se fait exclusivement dans le cerveau en manipulant des représentations symboliques et que le corps ne sert qu’à percevoir les inputs et exécuter les réponses motrices. Cette séparation entre le cerveau et le corps amène plusieurs problèmes dont celui concernant la provenance (ou l’ancrage) de la signification. J’abordais cette question dans mon billet du 9 juin 2016 intitulé « Reconsidérer les fondements des sciences cognitives » :

« Pour le dire comme John Searle et sa fameuse expérience de pensée de la chambre chinoise, si quelqu’un dans une chambre fait correspondre, en suivant des règles, des questions en chinois qu’il ne comprend pas à des réponses aussi en chinois qu’il ne comprend pas davantage, est-ce que ce type comprend ce qu’il répond à des chinois qui par ailleurs semblent totalement satisfaits des réponses ?

Autrement dit, puisque c’est ce que voulait questionner Searle, est-ce qu’un ordinateur (qui est la métaphore couramment acceptée ici) comprend le chinois ? Ou le français ? En tout cas les logiciels de traduction automatique qui qui n’utilisent que cette approche n’en font pas la preuve éclatante… Sauf que nous, on a bien accès au sens. […] Pour éviter ces écueils, plusieurs comme Cisek pensent que l’on doit réfléchir davantage au substrat biologique du cerveau, et en particulier à sa longue histoire évolutive. »

En effet, la cognition incarnée et située résout ce problème naturellement : cette signification ne peut provenir que de l’environnement au sens large, incluant le corps. On peut prendre l’exemple classique d’une bactérie mobile qui nage dans un milieu aqueux en remontant un gradient de sucrose. La bactérie nage au hasard jusqu’à ce qu’elle sente le gradient de molécules de sucre grâce à des récepteurs sur sa membrane. Puis elle va se mettre naturellement à nager pour remonter ce gradient, donc aller vers la source du sucre, pour en avoir plus.

Un point important à noter ici, c’est que bien que le sucrose soit un élément physicochimique de l’environnement de la bactérie, son statut d’aliment n’en découle pas automatiquement. Le sucrose en tant qu’aliment n’est pas intrinsèque à cette molécule mais plutôt une caractéristique « relationnelle », liée au métabolisme de la bactérie qui peut l’assimiler et en soutirer de l’énergie.

Le sucrose n’a donc pas de signification ou de valeur comme nourriture en soi, mais seulement par rapport à un organisme qui peut l’utiliser pour maintenir son homéostasie, c’est-à-dire l’équilibre de son milieu intérieur et l’organisation de sa structure (et donc contre le 2e principe de la thermodynamique, l’entropie).

Les significations particulières (valeurs positives ou négatives) que l’on retrouve dans ce monde sont donc le résultat des interactions possibles d’un organisme avec son environnement (comme on l’a vu dans la dernière séance avec les affordances). La signification et la valeur des choses ne préexistent donc pas dans le monde physique, mais sont mises de l’avant (ou « énactés ») par les organismes. C’est pourquoi on peut dire que vivre, par définition, est un processus créateur de sens.

Et c’est pourquoi aussi on peut redéfinir ce qu’est un comportement à la lumière de tout ça. Car d’une part on vient de voir qu’il y a d’innombrables boucles de rétroaction dans notre métabolisme qui permettent d’assurer l’équilibre intérieur de l’organisme, entre autres en assimilant les aliments ingérés. Mais les comportements participent aussi à l’homéostasie en permettant à l’organisme de trouver ces aliments dans l’environnement. Un comportement peut donc être redéfini comme l’extension de mécanismes physiologiques de contrôle au-delà du milieu intérieur d’un organisme. Il peut être pensé comme une autre boucle de contrôle, mais à l’extérieur de l’organisme cette fois (plutôt que comme un « input-output process »).

Ce sont ces boucles de rétroaction, à la fois à l’intérieur du corps et à l’extérieur de celui-ci (on pourra alors parler de « couplage » avec l’environnement), que nous allons explorer lors de la prochaine séance de ce cours. Cette boucle sensori-motrice incarnée va nous permettre, comme on avait commencé à la faire la fois précédente pour la prise de décision rapide, de reconsidérer ce que signifie ce qu’on appelle la « cognition ». Et le fameux « outfilder problem » sera l’un des exemples évoqués pour montrer que la cognition n’a pas lieu seulement à l’intérieur de notre crâne…

Le corps en mouvement | Pas de commentaires


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