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Lundi, 6 février 2017
Les méfaits de l’isolement social

Dire que l’espèce humaine est une espèce éminemment sociale relève du truisme. Les humains vivent en couples, en famille, dans des villages ou des villes, dans des communautés religieuses ou des regroupements affinitaires de toutes sortes. On baigne dans tellement de groupes imbriqués les uns dans les autres qu’on ne les remarque même plus pour ce qu’ils sont : de fascinantes structures émergentes qui, dans certaines espèces comme la nôtre, aident à la survie et à la reproduction.

Il existe un large spectre de « sociabilité » dans le monde animal, allant d’espèces solitaires dont les individus ne se croisent que pour la reproduction aux espèces très sociables, et ce, tant chez les insectes que chez les oiseaux ou les mammifères. L’humain, comme très souvent, se distingue donc des autres espèces non pas par ce qu’il a inventé (la primatologie nous apprends qu’on n’a pas inventé grand-chose), mais par ce qu’il a développé à un degré particulièrement poussé (sa capacité d’imbriquer de nombreux niveaux de groupes sociaux n’étant pas la moindre).

Et ce qui a fait notre succès comme espèce est dû en grande partie à notre capacité, grâce au langage, à coordonner les comportements de nombreux individus au sein des groupes humains. Tellement que des adaptations physiques, physiologiques, nerveuses, etc., se sont développées en parallèle pour favoriser et soutenir ce type de comportement. Et c’est ce qui nous amène à parler du sujet d’aujourd’hui : l’isolement social.

En effet, les comportements sociaux ont acquis une telle importance pour l’espèce humaine qu’on découvre de plus en plus qu’une privation de contacts sociaux met en branle des remaniements physiologiques et des signaux d’alarme comparables à ceux qui nous avertissent d’un stimulus douloureux ou d’un manque d’eau ou de glucose dans notre sang. Plusieurs études ont démontré que les individus souffrant d’exclusion sociale sont plus à risque pour plusieurs problèmes de santé. Par exemple celle dont on avait parlé dans ce blogue en 2013 montrant que chez les personnes seules, un stress aigu favorise davantage la cascade biochimique inflammatoire que chez une personne bien entourée socialement.

Les travaux de John Cacioppo, un pionnier des « neurosciences sociales » que j’ai découvert récemment, vont tout à fait dans ce sens. Cacioppo rappelle qu’on a longtemps considéré les individus isolés socialement comme atteints d’un « trouble mental » comme un autre. Alors que son travail et celui de plusieurs autres dans le domaine montre depuis une décennie ou deux à quel point l’isolement social est causé et/ou aggravé par des facteurs environnementaux au sens large (des décisions politiques aux idéologies économiques). L’importance accordée à la productivité dans nos sociétés capitalistes n’étant pas la moindre. Les individus qui ne trouve pas leur place dans ce système hautement hiérarchisé et compétitif sont trop souvent considérés comme des « loosers » qu’un filet social de plus en plus fragile ne parvient plus à soutenir adéquatement.

Cacioppo et ses collègues ont ainsi démontré, grâce à des études utilisant les techniques d’imagerie cérébrale, qu’un individu se retrouvant ainsi isolé du groupe social a moins d’activité dans ses réseaux cérébraux associés à la « théorie de l’esprit », c’est-à-dire notre capacité à nous mettre dans la peau des autres pour mieux les comprendre. Des phénomènes d’hyper vigilance et de réaction de défense en résultent très souvent, par incompréhension ou peur d’autrui. Un stress chronique qui, on le sait, peut avoir des effets désastreux sur la santé physique et mentale.

Ce que Cacioppo nous dit au fond, comme dans son excellente conférence TED, c’est de comprendre notre nature foncièrement sociale pour que lorsqu’on sent les signaux d’alarme de l’isolement social chez nous ou chez nos proches, on les prenne aussi au sérieux qu’une faim intense ou qu’une douleur physique. Et donc de rechercher les situations susceptibles de nous aider à retisser du lien social, comme s’impliquer dans groupe sportif ou communautaire, faire du bénévolat, des jeux de sociétés, des jardins collectifs, etc.

Mais aussi, et peut-être surtout, s’attaquer à ces discours médiatiques, ces décisions politiques et ces idéologies économiques qui sont trop souvent de véritables machines à générer de l’exclusion (en même temps que de faramineux profits pour certains…). Car l’isolement social, en plus d’être profondément néfaste sur le plan individuel, l’est tout autant pour l’ensemble social quand il atteint un niveau critique. Les récents événements, tant au Québec qu’aux États-Unis, nous le rappellent douloureusement. D’où l’importance de favoriser activement ce que Cacioppo et d’autres appellent la résilience sociale.

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