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Lundi, 28 novembre 2016
« La cognition incarnée », séance 12 : Influences émotionnelles de l’environnement social (complémentarité du système nerveux, hormonal et immunitaire)

Comme à chaque lundi de cet automne, voici un bref aperçu de la prochaine séance du cours sur la cognition incarnée que je donnerai mercredi prochain à 18h au local A-1745 de l’UQAM.  [les présentations en format pdf sont disponibles ici]

Je voudrais d’abord vous signaler que c’est la Semaine des cycles supérieurs cette semaine à l’UQAM. Pendant cinq jours, les gens peuvent « assister à des conférences dans les domaines d’études qui les intéressent, s’informer sur le soutien et les outils à leur disposition afin de planifier leur projet d’études aux cycles supérieurs, réseauter avec des professeures/professeurs et des étudiantes/étudiants, et même assister à des séminaires de maîtrise et de doctorat »… comme mon cours sur la cognition incarnée !

En effet, ce cours dont le titre poétique officiel est « Séminaire d’introduction aux sciences cognitives éléments et méthodologie (ISC8001) », est l’une des 70 activités proposées durant cette semaine. Alors soyez les bienvenu.es si vous voulez assister à mon cours de cette semaine. D’autant plus que ça tombe sur une séance dont le thème est susceptible d’intéresser un large public : les nombreux liens entre le corps, les émotions et le cerveau. Et en particulier deux sujets que nous creuseront un peu plus, les effets néfastes du stress chronique et les mécanismes de l’effet placebo (ou plutôt « des » effets placebos).

Mais avant d’en arriver là, faisons une petite introduction à partir de deux ouvrages d’un neuroscientifique qui a beaucoup écrit sur les émotions, Antonio Damasio. Dans L’erreur de Descartes (Descartes’ Error, 1994), Damasio démontrait à quel point notre raison s’enracinait littéralement dans notre corps et donc dans nos émotions. Près d’une décennie plus tard, Damasio revenait avec un autre livre dont le titre français, Spinoza avait raison, fait directement écho au précédent. En quoi le célèbre philosophe hollandais du XVIIe siècle avait-il vu plus juste que Descartes, selon Damasio ? En beaucoup de choses, semble-t-il, si l’on en croit aujourd’hui le grand nombre de scientifiques de la cognition qui y trouvent une conception étonnamment en phase avec les sciences cognitives contemporaines.

Spinoza, rappelle Damasio, a qualifié de « conatus » la tendance, propre à la vie, de chaque organisme à persévérer dans son être en faisant appel aux ressources nécessaires. Il n’y a pas de Bien ou de Mal chez Spinoza, mais seulement du bon et du mauvais à partir desquels un organisme construira du sens pour mieux profiter de ce que son environnement a à lui offrir.

Cette idée où un organisme particulier, pour maintenir sa structure, n’a pas d’autre choix que de construire du sens en interagissant avec son milieu correspond ni plus ni moins à l’idée de « sense making » qui est au cœur de la notion d’autopoïèse que nous avions présenté à la séance 2 comme définition minimale de ce que doit faire tout être vivant.

Pourquoi remonter à l’essence des êtres vivants pour parler des émotions ? Parce que bien souvent on véhicule une idée des émotions qui ressemble à quelque chose d’important ou d’intense (ce qu’elles peuvent être effectivement) mais en même temps comme quelque chose venu un peu de nulle part, voire comme quelque chose ayant son existence propre. Ce qui n’est évidemment pas le cas, ce qui ne peut pas être le cas, considérant le très haut degré d’intégration de toutes nos fonctions cognitives avec le corps-cerveau qui les porte. Je dis bien le « corps-cerveau » car comme on l’a vu jusqu’ici, et comme on le verra encore plus cette semaine et la semaine prochaine, les deux forment un tout absolument indissociable.

Pour comprendre ce que sont nos émotions, il faut encore une fois adopter une perspective évolutive pour constater qu’elles s’enracinent dans les nombreux mécanismes de contrôle homéostatiques qui permettent à un organisme de réguler ses besoins de nourriture, d’eau, de reproduction, etc. À partir de ces racines dans ce qui fait sens pour un animal particulier, dans ce qui a une valeur de survie pour lui, Damasio propose carrément l’image d’un arbre pour décrire les multiples niveaux qui vont devoir s’appuyer les uns sur les autres pour en arriver produire ce qu’on appelle les émotions et, chez les humains, leur forme la plus complexe que sont les sentiments.

Dans le tronc de cet arbre il y donc les régulations métaboliques qui nous maintiennent en vie par l’apport de substances qui nous sont nécessaires, mais aussi par l’évitement de ce qui pourrait nous sortir de cette fenêtre de viabilité. Des menaces mécaniques auxquelles des réflexes de retrait pourront nous soustraire, mais aussi des menaces chimiques et microbiennes. Celles-ci seront contrées très tôt dans l’évolution par des mécanismes cellulaires capables de distinguer le soi du non soi et d’éliminer ce dernier. Une étude récente démontrait par exemple que même une forme primitive de vie comme une éponge marine est capable d’un tel exploit.

Satisfaire ses besoins fondamentaux et se protéger des agressions physiques ou microbiennes prendront bientôt la forme, dans le premier embranchement de l’arbre, de deux « proxy » avec lesquels nous sommes très familiers : le plaisir et la douleur. Rechercher ce qui nous fait plaisir et fuir ou combattre ce qui nous fait mal deviendront le guide instinctif et souvent inconscient de ce qui oriente nos comportements.

Ce qui cause du plaisir et du déplaisir va ensuite se décliner en plusieurs branches correspondant à autant de besoins fondamentaux et acquis durant notre vie. La publicité, les médias, les normes intériorisées de notre classe sociale peuvent en effet engrammer des conduites encouragées ou condamnées par un groupe social qui constitueront autant de récompenses ou de punitions selon qu’on les suit ou qu’on les conteste.

Mais qu’il soit réel ou perçu, un écart à la norme ou à une valeur physiologique normale quelconque pourra être réduit de deux façons : par un comportement qui change l’environnement en notre faveur, ou par une régulation interne permettant de modifier notre métabolisme pour réduire cet écart. Et l’on voit ici se dessiner la contribution de deux grands systèmes du corps humain, le système nerveux et le système immunitaire qui coopèrent toujours pour assurer notre survie.

Votre hypothalamus détecte que votre taux de glucose sanguin est dangereusement bas ? Il vous fait ressentir la faim ce qui vous amène généralement à vous faire à manger ou à vous déplacer vers votre resto préféré. Le même signal sur une île déserte (ou durant une grève de la faim pour des idées qui vous sont très chères) n’offrant pas les mêmes possibilités d’action, tout un remaniement hormonal fera en sorte que vous allez bientôt puiser votre énergie à l’intérieur de vous-mêmes, d’abord dans vos lipides, et même ultimement dans vos protéines (rendu là, ce n’est cependant pas très bon pour le pronostic de survie…).

Non seulement ces deux grands systèmes, nerveux et endocrinien, sont donc constamment en communication et en collaboration pour assurer notre survie par l’entremise, entre autres, de l’hypothalamus et de ses liens intimes avec l’hypophyse, la « glande maîtresse » de l’organisme. Mais un troisième système, dont nous avons évoqué l’ancienneté évolutive plus haut, va lui aussi interagir avec les deux autres : le système immunitaire.

Par exemple, j’ai déjà exposé sur ce blogue les effets néfastes du stress chronique sur la santé, en insistant justement sur son action inhibitrice sur notre système immunitaire. Cela peut paraître arbitraire et étrange comme lien, mais rien n’est plus logique d’un point de vue évolutif et dans un contexte de ressources limitées dont dispose toujours un organisme pour assurer sa survie. Car lorsqu’un prédateur surgit devant nous et que notre survie dépend d’une fuite efficace ou d’une lutte victorieuse, toutes les ressources de l’organisme doivent être orientées vers l’action et non vers le maintien d’un système immunitaire en santé puisque de toute façon on risque de mourir dans les secondes qui suivent. Or le problème, on l’a déjà dit ici aussi, c’est lorsque les menaces deviennent symboliques dans nos sociétés modernes et que nous ne pouvons plus les fuir ou les combattre. On demeure alors, souvent pendant une longue période, dans un état où le corps est tendu et le système immunitaire négligé, ce qu’Henri Laborit appelait à juste titre l’inhibition de l’action.

Et un système immunitaire chroniquement déprimé ouvre ensuite la porte à bien des pathologies, que ce soit l’infection microbienne qu’on ne parvient plus à juguler, l’hypertension artérielle, et même ces petites cellules délinquantes qu’on a tous et qu’on détruit normalement de manière routinière et qui vont peut-être faire alors une évolution cancéreuse.

Pensons aussi, dans un autre domaine, au lien entre un état dépressif (dont le stress chronique est un facteur aggravant) et la baisse de la production de nouveaux neurones dans nos hippocampes cérébraux, le phénomène de neurogenèse découvert il y a une quinzaine d’années chez l’humain. Bref, on connaît donc de plus en plus de liens entre nos émotions et notre santé, liens qui sont médiés par les relations inextricables qui existent entre système nerveux, hormonal et immunitaire.

Mais il y a un autre grand phénomène où nos pensées et nos émotions peuvent avoir des conséquences sur notre corps et c’est l’effet placebo. Mais contrairement au stress, ce ne sont pas des émotions qui s’enracinent dans la peur et dans l’inaction qui vont influencer le corps, mais bien des émotions positives, des attentes et des espoirs, qui vont avoir un effet bénéfique sur celui-ci.

On connait l’effet placebo depuis que des patients, qui croyaient avoir pris un médicament lors de tests cliniques mais n’avaient eu qu’une pilule de sucre en guise de contrôle, allaient tout de même mieux après le traitement ! Cet étrange effet, particulièrement efficace pour atténuer la douleur, se fonde donc sur une tromperie, mais une tromperie qui démontre justement le pouvoir de la pensée de la personne trompée sur son propre corps. Tromperie, ou plutôt, auto-tromperie, car tout part de la conviction [ ou « expectation », en anglais…] du patient que le traitement qui lui est administré sera efficace.

Les études sur l’effet placebo mettent en effet de plus en plus en évidence des cascades de réactions biochimiques impliquant par exemple la sécrétion d’endorphines capables d’atténuer la douleur. Dans un billet de ce blogue, je vous avais d’ailleurs parlé des travaux du docteur Fabrizio Benedetti, une sommité dans l’étude de l’effet placebo, qui disait qu’on devrait en fait cesser de dire « l’effet placebo » et parler plutôt DES effets placebos. Car il devient de plus en plus évident qu’un grand nombre de mécanismes sous-tendent ces effets.

C’est dans ce monde complexe, suggéré par le diagramme ci-dessous, que nous allons entrer vers la fin de la séance de mercredi.

Pour la suite de nos aventures, elles se poursuivront la semaine suivante en reprenant le fil du lien entre l’aspect incarné de nos émotions et de notre cognition que nous explorerons alors en détail.

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