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lundi, 13 juillet 2020
Les réseaux sociaux toxiques pour la conversation démocratique ?

On le sait, une technologie est rarement bonne ou mauvaise en soit, cela dépend de l’usage qu’on en fait. Un couteau est bien pratique pour couper du pain, mais il peut aussi servir à tuer quelqu’un. Ainsi en est-il des médias sociaux. En une décennie, ils sont devenus incontournables, tantôt lieu d’échange d’information, tantôt tribune de choix pour les potins, tantôt lieu de dénonciation ou de justice parallèle. Et, si l’on en croit l’article « The Dark Psychology of Social Networks » de Jonathan Haidt and Tobias Rose-Stockwell publié en décembre dernier de la revue américaine The Atlantic, une menace au processus démocratique. Après les espoirs optimistes d’il y a dix ans, il semblerait qu’on prenne maintenant toute la mesure de leur toxicité.

L’article débute avec une expérience de pensée qui nous demande d’imaginer ce qui arriverait si l’on modifiait soudainement un paramètre important de la physique, par exemple doubler la force de gravité. Ce ne serait pas beau à voir : les oiseaux tomberaient du ciel, beaucoup d’édifices s’écrouleraient, etc. Eh bien pour Haidt et Rose-Stockwell, l’apparition des médias sociaux a eu un peu cet effet dans l’histoire de la démocratie ! Ils rappellent qu’une constitution comme celle des États-Unis a été rédigée par ses fondateurs parce qu’ils avaient conscience que le déferlement des passions humaines étaient souvent venues à bout des tentatives antérieures d’autodétermination à grande échelle. Et donc ils avaient imaginé des mécanismes pour calmer les esprits et encourager la réflexion et la délibération. Et bien qu’encore très imparfaits, ces outils ont prouvé leur utilité jusqu’à aujourd’hui.

Plus précisément jusqu’à l’avènement des médias sociaux il y a environ une décennie. Ceux-ci, selon les auteurs, changent significativement plusieurs paramètres de notre vie sociale et politique. Par exemple, en augmentant grandement le degré d’animosité mutuel, la polarisation des points de vue, et la vitesse à laquelle les scandales se propagent. Pour eux, le problème n’est pas tant la connectivité facilité entre les gens que ces réseaux sociaux permettent, mais comment ils transforment la communication en performance publique ! Et ils citent le psychologue Mark Leary qui parle d’un « sociomètre » interne que chacun aurait et qui nous dit à chaque moment si l’on a du succès auprès des autres. Étant une espèce particulièrement sociale, cela nous a été utile au cours de notre évolution. Il en est de même pour le sucre des fruits dont les calories a aussi été utiles à la survie de nos ancêtres chasseurs cueilleurs. Mais sa trop grande disponibilité aujourd’hui en fait un ennemi pour la santé. De même, les « likes, followers, retweets, etc. » qui se comptent par dizaines ou par centaines sont devenus ce qu’on pourrait appeler du « hypernatural monitoring », pour reprendre les termes de l’anthropologue des sciences cognitives Samuel Veissière. Des stimuli d’une fréquence et d’une intensité trop forte pour notre vieille machine cérébrale calibrée pour de bien plus petits groupes humains beaucoup plus stables dans le temps. Pour citer un passage éloquent de l’article, pas étonnant que :

“We are easily lured into this new gladiatorial circus, even when we know that it can make us cruel and shallow…In other words, social media turns many of our most politically engaged citizens into Madison’s nightmare: arsonists who compete to create the most inflammatory posts and images, which they can distribute across the country in an instant while their public sociometer displays how far their creations have traveled.”

Que faire alors ? Comment permettre aux gens de reprendre un peu de recul, de pondérer les faits, de voir plus large et à plus long terme ? Bref, de revenir vers les bases d’une véritable conversation démocratique ? Haidt et Rose-Stockwell suggèrent trois types de réforme qui pourraient aider.

D’abord essayer d’atténuer le caractère de performance sociale des publications en rendant moins évidents et influents les « like » et les « share ». J’ajouterais que ces derniers agissent sur nous comme autant de boulettes de nourriture que reçoit un rat appuyant sur un levier. On voudrait faire chez l’humain du conditionnement opérant aléatoire, le plus efficace de tous, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. La fréquence et l’intensité des récompenses sociales que l’on peut obtenir sur ces réseaux est telle qu’on en développe rapidement une dépendance qui peut être en tout point comparable à celle des drogues.

Ensuite, trouver une façon de limiter la portée des trolls de tout acabit qui enflamment l’opinion de millions de personnes. Les plateformes devraient par exemple exiger une vérification d’identité de base quand quelqu’un s’ouvre un compte pour décourager ceux et celles qui s’en ouvrent en série pour mieux troller (tout en permettant de garder un certain anonymat dans les pays où la liberté d’expression se paie encore à fort prix).

Finalement, réduire le caractère contagieux de l’information de mauvaise qualité. Il est trop facile de publier la première chose qui nous passe par la tête, y compris les propos les plus provocateurs que nous n’oserions jamais dire à quelqu’un si l’on n’était pas caché derrière un clavier. Les auteurs mentionnent des initiatives en ce sens où des algorithmes de reconnaissance du langage naturel peuvent détecter certains messages identifiés comme toxique et demander à la personne si elle veut réellement publier ce commentaire. On apprend aussi dans l’article que l’inventeur du bouton « retweet » de Twitter compare avec le recul son invention à un fusil chargé mis à portée de main d’un enfant de 4 ans… Autrement dit, il faut réintroduire un peu de friction dans des systèmes qui n’en ont plus assez.

Il est clair que manipuler autrui pour parvenir à ses fins personnelles n’est certainement pas quelque chose qui est apparu avec les réseaux sociaux. Nos cousins les grands singes le font et les grands médias traditionnels ont aussi toujours cherché à « manufacturer notre consentement » afin qu’il aille dans le sens d’intérêts privés bien précis. Nos systèmes politiques ont déjà bien du mal à faire valoir l’intérêt commun sur les intérêts particuliers. Il ne faudrait vraiment pas que les médias sociaux continuent à brouiller les cartes bien longtemps, sous peine de devenir le couteau qui tue plutôt que celui qui nous permet d’avoir une tranche de pain.

En guise de lecture d’été, si vous trouvez que j’exagère un peu, je vous laisse avec cet article, publié lui aussi dans The Atlantic mais en février dernier, intitulé « The Billion-Dollar Disinformation Campaign to Reelect the President » et où il est écrit que :

« According to one study, bots accounted for roughly 20 percent of all the tweets posted about the 2016 election during one five-week period that year. And Twitter is already infested with bots that seem designed to boost Trump’s reelection prospects. Regardless of where they’re coming from, they have tremendous potential to divide, radicalize, and stoke hatred that lasts long after the votes are cast. “

Et pas la peine de me remercier ou de me m’insulter pour la diffusion de ces réalités troublantes, je ne lis jamais les commentaires, question de santé mentale…  😉

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