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Lundi, 14 mars 2016
Des croyances qui ont des conséquences bien réelles sur le corps

On sait maintenant que nos catégories mentales influencent grandement notre perception. Le monde est un chaos indicible duquel on extrait des formes qui ont une signification pour nous, et ce qui nous permet de distinguer ces formes est bien souvent influencé par « ce qu’on a déjà dans la tête ».

Ayant donné la semaine dernière un cours sur les liens entre corps et cerveau, ce phénomène n’est peut-être pas étranger au fait que je n’arrête pas de remarquer ce matin des études sur ce sujet !

À commencer par le dernier épisode du Brain Science Podcast sur l’effet placebo. Ginger Campbell s’entretient en effet avec Fabrizio Benedetti, un spécialiste de ce phénomène d’auto-tromperie où nos convictions ont un effet bien réel sur notre corps. Une idée importante sur laquelle insiste Benedetti est qu’on devrait cesser de dire « l’effet placebo » et parler plutôt DES effets placebos. Car il devient de plus en plus évident qu’un grand nombre de mécanismes sous-tendent ces effets.

Par exemple, on en connaît au moins deux dans les cas du soulagement de la douleur par effet placebo. Benedetti explique ainsi que si l’on conditionne un patient à recevoir pendant 4 jours de suite des antidouleurs à base d’opiacés et que le 5e jour on leur donne un placebo, on peut mettre en évidence que le mécanisme impliqué dans le soulagement de la douleur ressenti par le patient passe par l’activation de récepteurs à nos opiacés endogènes, les endorphines.

Par contre, si l’on conditionne un patient à recevoir pendant 4 jours de suite des analgésiques à base de cannabinoïdes et que le 5e jour on leur donne un placebo, le mécanisme impliqué dans le soulagement de la douleur se fait plutôt grâce à aux récepteurs aux endocannabinoïdes, comme l’anandamide (sur lesquels se fixent aussi les THC du cannabis pour provoquer son effet).

Benedetti parle ensuite des ses recherches sur les maux de tête provoqués par les hautes altitudes et montre une fois de plus que de multiples voies métaboliques peuvent probablement expliquer l’effet anti-douleur des placebos utilisés dans cette situation.

Mais la croyance en quelque chose n’influence pas seulement notre physiologie. Elle peut aussi, bien sûr, influencer des comportements comme celui de la prise de risque, par exemple. Et ce que Tim Gamble et Ian Walker viennent de démontrer dans une étude publiée il y a un mois dans la revue Psychological Science, c’est que porter un casque à vélo peut nous inciter, inconsciemment, à prendre plus de risques en conduisant notre vélo.

Des études antérieures avaient déjà démontré que nous adaptons nos comportements à risque sur la base du sentiment de sécurité que nous procure le port (ou pas) d’équipement de protection. Autrement dit, la prise de risque augmente quand on se sent plus protégé par un casque, des gants, des genouillères, etc.

Mais ce que l’étude de Gamble et Walker apporte de plus, c’est que cette prise de risques augmente même chez les individus qui ne sont pas explicitement conscients de porter un équipement de protection. L’astuce de l’expérience (qui se déroulait devant un écran vidéo et non pas dans le monde réel) était de faire croire à la personne qu’elle portait essentiellement sur la direction du regard (« eye tracking », en anglais). Et pour ce faire, on attachait le dispositif chargé de monitorer la direction du regard soit sur un casque de vélo pour la moitié des participant.es, soit sur une casquette de baseball pour l’autre moitié.

Les résultats indiquent que les personnes qui portaient le dispositif de détection du regard sur le casque prenaient plus de risque et recherchaient plus les sensations fortes que celles qui le portaient sur la casquette, et ce, même si le test qui permettait d’évaluer la prise de risque n’avait rien à voir ici avec le vélo !

Si l’on veut faire un lien avec les déplacements réels à vélo en ville, cette expérience est des plus parlantes. Elle rejoint d’ailleurs cette autre étude de Walker publiée en 2007 où il démontrait grâce à un ingénieux dispositif de mesure accroché à son vélo que les voitures passaient en moyenne 3 pouces plus proche de lui quand il portait son casque que lorsqu’il était nu tête. Pire (ou mieux, cela dépend de la perspective…) : le port d’une perruque avec de long cheveux suggérant qu’il était une femme lui donnait un autre 2 pouces de plus !

Que ce soit dans la tête des conducteurs de voiture ou des cyclistes eux-mêmes, le port du casque à vélo suggère implicitement ou explicitement qu’on peut « faire moins attention ». Cela ajoute donc un argument de plus à ceux et celles qui disent que le vrai problème de la sécurité à vélo en ville vient du trop grand nombre d’autos qui y circulent et du manque d’aménagement des rues pour sécuriser les intersections. Les études de santé publique le montrent depuis des décennies : c’est en solutionnant ces deux problèmes que l’on sécurise véritablement la pratique du vélo et que l’on réduit donc véritablement les risques de lésion au cerveau.

Les grandes villes cyclables comme Copenhague au Dannemark qui ont fait ces choix sont énormément plus sécuritaires que les autres et le taux de port du casque est presque nul. Et ces décisions relèvent simplement d’une volonté politique. La même chose, au fond, que pour les effets néfastes de la pauvreté sur la santé et le cerveau : les causes structurelles qui sont derrière sont souvent une question de choix politiques.

Sans parler de la « défaite sociale » de tous les exclus de nos sociétés marchandes, dont une étude faite avec un modèle analogue chez la souris vient de démontrer que le stress qui en découle occasionne des pertes de mémoire et de l’inflammation dans le cerveau. Inflammation cérébrale que l’on ne croyait jadis même pas possible mais dont on découvre de plus en plus les effets désastreux sur le fonctionnement cérébral.

Les pires assault que peuvent subir nos neurones peuvent donc aussi venir d’une situation perçue comme stressante de façon chronique. Que ce soit les déplacements quotidiens à vélo dans la jungle urbaine (avec ou sans casque…). Ou encore plus fréquemment, la hiérarchie de bien des milieux de travail qui nous maintient en inhibition de l’action, ne nous permettant ni de fuir (parce qu’on a des paiements…) ni d’étrangler notre patron (parce qu’on aurait des ennuis avec la police…).

Le corps et le cerveau forment définitivement un tout indissocialbe comme le montre la psycho-neuro-immunologie actuelle. Et notre seule façon de faire du bien aux deux est sans doute de toujours les penser comme tel.

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