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lundi, 12 décembre 2022
La baisse du taux de sérotonine comme cause de la dépression : la fin d’un paradigme?

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En juillet dernier paraissait dans la revue Nature une vaste revue des études portant sur la théorie voulant que la dépression soit causée par la baisse des taux d’un neurotransmetteur cérébral, la sérotonine. Depuis la fin des années 1960, et par la suite avec l’introduction de molécules aux effets dits « antidépresseurs » comme la fluoxétine (Prozac) à la fin des années 1980, l’idée que c’est le manque de sérotonine dans le cerveau qui causerait la dépression a fait son chemin jusqu’à être considéré presque comme un fait avéré, tant dans la communauté médicale que dans le grand public. D’où la belle unanimité envers la demande de ces antidépresseurs qui ont fait la fortune des compagnies pharmaceutiques qui les produisent. Jusqu’à ce qu’on se rende compte que ce n’était pas si simple, que les effets positifs de ces molécules contre la dépression n’étaient pas si clairs, et que les marqueurs biologiques relatifs à la sérotonine (niveaux du neurotransmetteur, de ses récepteurs, de ses pompes à recapture, etc.) n’étaient peut-être même pas vraiment distinguables entre un cerveau en dépression et un cerveau qui ne l’est pas ! C’est en tout cas la conclusion à laquelle en arrive cette revue de grande envergure animée par six scientifiques travaillant en psychiatrie moléculaire dont la première et le dernier auteur, Joanna Moncrieff et Mark A. Horowitz ont senti le besoin de vulgariser leurs conclusions dans le magazine en ligne The Conversation. Comme je ne saurais évidemment mieux faire qu’eux pour rendre accessible leur vaste étude, je vous en offre cette semaine une traduction libre et abrégée. Si vous lisez l’anglais, la lecture de l’article original intitulé Depression is probably not caused by a chemical imbalance in the brain – new study est bien sûr préférable. Et la semaine prochaine, je vous reviendrai avec le journal de bord #12 de mon livre avec un exemple d’une autre voie possible pour aborder les troubles psychiatriques.

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L’article commence donc en rappelant que depuis trois décennies, la théorie d’un manque de sérotonine dans le cerveau, qui serait à l’origine de la dépression, a été endossée par d’innombrables psychiatres  dans le monde entier, dans leurs cabinets privés et dans les grands médias. De sorte que beaucoup de gens ont commencé à prendre des antidépresseurs et qu’ils sont maintenant prescrits à un adulte sur six en Angleterre, par exemple.

Jusqu’à présent, cependant, il n’y a pas eu d’examen complet des recherches sur la sérotonine et la dépression qui aurait permis de tirer des conclusions fermes dans un sens ou dans l’autre. À première vue, le fait que les antidépresseurs de type ISRS agissent sur le système sérotoninergique semble soutenir la théorie sérotoninergique de la dépression. Ces « inhibiteurs de la recapture de la sérotonine » augmentent temporairement la disponibilité de la sérotonine dans la fente synaptique de nos connexions neuronales, mais cela n’implique pas nécessairement que la dépression soit causée par l’inverse de cet effet.

Mais il existe d’autres explications possibles aux effets des antidépresseurs. En fait, les essais cliniques montrent que les antidépresseurs se distinguent à peine d’un placebo (pilule sans ingrédient actif) lorsqu’il s’agit de traiter la dépression. De plus, les antidépresseurs semblent rendre les gens plus indifférents à leurs émotions, ce qui peut donc influencer l’humeur des patients, bien que nous ne sachions pas comment cet effet est produit.

De nombreuses recherches ont été menées sur le système sérotoninergique depuis les années 1990, mais elles n’avaient pas été rassemblées de manière systématique auparavant. D’où la pertinence de cette étude « parapluie » qui a consisté à identifier et à rassembler systématiquement les synthèses existantes des données probantes de chacun des principaux domaines de recherche sur la sérotonine et la dépression.

Un premier domaines de recherche considéré était celui comparant les niveaux de sérotonine et de ses produits de dégradation dans le sang ou le liquide cérébral. Dans l’ensemble, ces recherches n’ont pas montré de différence entre les personnes souffrant de dépression et celles qui n’en souffrent pas.

Un autre domaine de recherche s’est concentré sur les récepteurs de la sérotonine, qui sont des protéines auxquelles se lie la sérotonine sur les dendrites des neurones. Les recherches sur les types de récepteurs à la sérotonine le plus couramment étudiés suggèrent soit qu’il n’y a pas de différence entre les personnes dépressives et les personnes non dépressives, soit que l’activité de la sérotonine était en fait accrue chez les personnes dépressives, ce qui va à l’encontre de la prédiction de la théorie de la sérotonine.

Les recherches sur le « transporteur » de la sérotonine, aussi appelé « pompe à recapture », c’est-à-dire la protéine qui aide à mettre fin à l’effet de la sérotonine dans la fente synaptique (la protéine sur laquelle agissent les ISRS), ont également suggéré que l’activité de la sérotonine était plutôt accrue chez les personnes dépressives. Toutefois, ces résultats peuvent s’expliquer par le fait que de nombreux participants à ces études avaient utilisé ou utilisaient actuellement des antidépresseurs.

Les auteurs de l’étude ont également examiné les recherches visant à déterminer si la dépression peut être provoquée chez des volontaires en abaissant artificiellement les niveaux de sérotonine. Deux examens systématiques datant de 2006 et 2007 et un échantillon des dix études les plus récentes ont révélé que la diminution de la sérotonine n’a pas provoqué de dépression chez des centaines de volontaires sains. L’une des revues a montré des preuves très faibles d’un effet dans un petit sous-groupe de personnes ayant des antécédents familiaux de dépression, mais elle n’a concerné que 75 participants.

De très grandes études portant sur des dizaines de milliers de patients ont examiné la variation des gènes, y compris le gène qui contient les instructions pour fabriquer le transporteur de sérotonine. Elles n’ont trouvé aucune différence dans la fréquence des variétés de ce gène entre les personnes souffrant de dépression et les témoins sains.

Bien qu’une célèbre étude ancienne ait établi une relation entre le gène du transporteur de la sérotonine et les événements stressants de la vie, des études plus vastes et plus complètes suggèrent que cette relation n’existe pas. Cependant, les événements stressants de la vie ont en soi un effet important sur le risque ultérieur de développer une dépression.

Globalement, il semble donc que la théorie de la baisse de sérotonine pour la dépression ne soit pas étayée par des preuves scientifiques. L’étude de Nature remet donc carrément en question le fondement de l’utilisation des antidépresseurs.

Les auteurs ajoutent aussi que bien que le fait de considérer la dépression comme un trouble biologique a pu sembler réduire la stigmatisation par rapport à une attitude psychologisante mettant en cause le « manque de volonté » de la personne pour se sortir de son état dépressif, les recherches semblent au contraire montrer par exemple que les personnes qui pensent que leur dépression est due à un déséquilibre chimique sont plus pessimistes quant à leurs chances de guérison.

L’article se conclue en rappelant que nous ne savons finalement aucunement ce que l’élévation temporaire de la sérotonine ou d’autres changements biochimiques produits par les antidépresseurs font au cerveau. Et que par conséquent, il est impossible d’affirmer que la prise d’antidépresseurs ISRS est utile, ou même totalement sûre.

Cela dit, on rappelle aussi que si vous prenez des antidépresseurs, il est très important que vous ne cessiez pas de le faire sans en parler d’abord à votre médecin, l’arrêt brutal d’une substance psychoactive pouvant avoir des effets de sevrage importants.

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