lundi, 13 avril 2026
12e club de lecture de mon livre : une espèce sociale et très culturelle pouvant être tirée vers le meilleur ou vers le pire
« En effet, la question n’est pas de savoir quelle est la part d’inné et d’acquis, de contrainte ou de déterminisme génétique et de contrainte ou de déterminisme culturel, dans tel ou tel comportement social, mais de savoir en quoi l’espèce humaine, en tant qu’elle est le produit d’une longue histoire des espèces vivantes, est, par ses caractéristiques biologiques propres (altricialité secondaire, partition sexuée, grande longévité, uniparité, etc.), d’emblée porteuse de contraintes sociales qui vont peser très lourdement sur l’ensemble de son histoire culturelle. »
– Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines (2023)
Un billet de blogue n’est pas un chapitre de livre et encore moins un ouvrage entier, et c’est rare que j’en commence un avec une citation. Mais comme je veux vous parler aujourd’hui de la 12e et avant-dernière rencontre du club de lecture de mon livre Notre cerveau à tous les niveaux, et comme c’est la plus chargée du bouquin, je trouve que cette phrase en exergue en résumait bien le point culminant, en quelque sorte. Car on arrive au terme de notre long voyage (il ne restera ensuite que l’épilogue) où grâce à une perspective évolutive sur nous-même on a tenté de comprendre d’abord comment la complexité de notre cerveau a pu se mettre en place, et comment par la suite (ou plus justement en coévolution avec) s’est complexifiée notre vie sociale si riche et culturellement diversifiée. Voilà donc venu ce moment où l’on va s’immiscer dans le merveilleux monde des « sciences sociales » où les démarches comme la nôtre n’ont pas toujours été les bienvenues. Heureusement, les choses changent et la transdisciplinarité est mise de l’avant (du moins dans les discours) comme la seule approche possible pour comprendre un tant soit peu les innombrables facteurs derrière le moindre fait humain. Inutile de dire que mon travail habituel pour ces clubs de lecture qui consiste à faire ressortir les concepts clés de cette rencontre est particulièrement ardu cette fois-ci, avec près de 70 pages à résumer ! Je ne pourrai donc aujourd’hui que vous en donner un aperçu, une dizaine de jours avant cette soirée qui aura donc lieu mercredi le 22 avril prochain à 19h, au bar Les Sans-Taverne, Bâtiment 7, 1900 rue le Ber, à Montréal (comme dans le bouquin, où tout a commencé et va finir…).
Je vous retranscris donc d’abord le résumé au début de cette rencontre à la page 465 de mon livre, pour ensuite vous en extraire quelques grandes lignes de force que j’aimerais articuler pour vous lors du club de lecture :
Où l’on constatera que l’émergence des fortes émotions prosociales qui caractérise notre espèce fait en sorte que la cognition humaine est toujours culturellement située. Et que des choses comme la classe sociale dans laquelle on grandit peuvent influencer grandement nos façons de penser. On réalisera ainsi que la richesse éloigne les riches de leur humanité et leur fait promouvoir une croissance économique qui leur est favorable, mais qui va à l’encontre des lois de la physique. Car on ne peut pas croître à l’infini dans un monde fini, comme le montrent des données plus qu’alarmantes sur la crise écologique et climatique. Il faut donc s’opposer à cette logique mortifère dès maintenant tout en essayant de mieux comprendre d’où on vient et ce qu’on est, sinon rien ne va changer. Comme se rendre compte du caractère toxique, socialement, de tout ce qui accentue le « Nous » versus « Eux ». Ou que changer favorablement le contexte peut avoir une influence positive sur nos prédispositions biologiques. Voilà ce qui donne peut-être quelques raisons d’espérer : l’idée que pour comprendre cette coévolution complexe entre biologie et culture, il faut une approche transdisciplinaire à travers laquelle on peut discerner une utopie sociale concrète : reconstruire des communs !
Il faudra d’abord commencer, il me semble, par distinguer clairement ce qu’on entend quand on parle de « social » et de « culturel ». Parce que si tout ce qui est culturel est nécessairement social, l’inverse n’est pas vrai. Je m’inspirerai à nouveau pas mal du travail de clarification de Bernard Lahire dans son ouvrage phare publié il y près de 3 ans maintenant pour rappeler que si Homo sapiens est certes l’espèce vivante de loin la plus culturelle (sans être la seule à se transmettre des savoirs de manière non génétique), nombreuses sont les autres espèces qu’on peut qualifier de sociales, c’est-à-dire qui vivent simplement dans des groupes où les individus ont des relations entre eux.
Et puis il faudra rentrer dans ce qui dérange encore en sciences humaines, à savoir que l’évolution culturelle est probablement beaucoup plus sévèrement contrainte qu’on ne le pense par notre longue histoire évolutive qui a façonné notre biologie. Autrement dit, et de façon générale, face aux mêmes problèmes (d’adaptation biologique ou culturelle), les organismes comme les sociétés humaines trouvent des solutions semblables. On peut penser à des phénomènes très répandus comme l’État, l’écriture ou l’agriculture qui ont émergé à plusieurs endroits et montrent que les sociétés ne se construisent pas de manière aléatoire (ce qui ne veut pas dire que ces phénomènes soient inéluctables non plus).
On parlera aussi d’autres phénomènes associés comme la convergence de certains faits culturels ou de savoirs tels que l’astronomie ou les mathématiques, et aussi de la grande « cumulativité » culturelle et technologique chez notre espèce où la plasticité cérébrale et la longévité souvent sur trois générations permet cette construction sans fin de savoirs sur d’autres savoirs. (suite…)
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lundi, 6 avril 2026
Albert Moukheiber : le doute contre le prêt-à-penser neuroscientifique
Après avoir introduit sa pensée par rapport à la crise climatique l’été dernier, je vous avais dit que je voulais vous parler davantage d’Albert Moukheiber, ce neurobiologiste français d’origine libanaise. Parce qu’il prend très au sérieux le métier que je fais, la vulgarisation scientifique, et qu’en plus d’être psychologue clinicien, il consacre beaucoup de temps à expliquer les milles et une nuance de la recherche sur le cerveau. Comme dans son premier livre Votre cerveau vous joue des tours (2019) et son second Neuromania (2024, 2026 pour la réédition en poche). Ou dans ses interviews que les algorithmes de Youtube m’ont présentées dernièrement, peut-être suite au blitz médiatique de la réédition de Neuromania, peu importe. Le fait est que j’ai commencé à en écouter quelques-unes qui m’ont confirmé son grand talent de vulgarisateur qui ne sombre jamais dans la facilité du déboulonnage rapide des méconceptions sur le cerveau, mais prend le temps de rentrer dans les rouages de la recherche actuelle pour montrer ce qui ne va pas. Et surtout, il répète comme moi que rien ne peut se comprendre uniquement en focussant sur le cerveau, que celui-ci est lié de façon inextricable à un corps, et que ce cerveau-corps est situé dans un contexte à tout moment qui l’influence aussi grandement. Il n’en fallait pas plus pour que je lui délègue mon travail hebdomadaire sur ce blogue en vous suggérant simplement certaines de ses interventions ! (suite…)
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