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Lundi, 22 octobre 2018
Une étude sur la réaction du cerveau à l’isolement social va à l’encontre de cette pratique dans les prisons

Le nombre d’études fascinantes que je vois passer en sciences cognitives dépassant de loin ma capacité à en parler sur ce blogue, j’ai toujours une longue « liste d’attente » de sujets potentiels dans un fichier. Il n’est pas rare alors qu’un sujet d’actualité vu ou entendu dans les médias s’aligne parfaitement avec l’une de ces études en attente de diffusion et la sorte ainsi de l’ombre. C’est le cas cette semaine, avec comme élément déclencheur cette entrevue entendu hier à la radio de Radio-Canada avec Jean-Claude Bernheim, un spécialiste des questions carcérales qui commentait la fin probable du « trou » dans les pénitenciers fédéraux.

Ce qu’on appelle « le trou » en langage familier carcéral, c’est l’isolement préventif ou disciplinaire, une pratique qui consiste à placer un détenu dans une cellule à l’écart du reste de la population carcérale. Sans pratiquement aucun contact social significatif, le détenu ne dispose de rien, pas même un livre ou un crayon pour garder son esprit occupé.

D’anciens détenus envisagent d’ailleurs un recours collectif contre la Nouvelle-Écosse pour les procédures d’isolement qu’ils ont subies et qu’ils qualifient de « châtiment cruel et inusité, en contradiction avec l’article 12 de la Charte canadienne des droits et libertés. ». Et ils ne sont pas les seuls. Selon les Nations unies par exemple, 15 jours en isolement représentent ni plus ni moins qu’une forme de torture.

Mais en quoi le seul fait d’isoler complètement quelqu’un de ses semblables est-il ressenti comme carrément inhumain par ceux qui l’ont subi ? On sait tous que nous, les humains, avons besoin de grands besoins de contacts sociaux. Mais est-ce au point où le seul fait d’en être privé affecterait notre équilibre mental ? Si l’on l’on en croit une étude publiée en février 2016 dans la revue Cell, il semblerait bien que notre cerveau subit alors de réelles altérations dans son fonctionnement.

Intitulé « Dorsal Raphe Dopamine Neurons Represent the Experience of Social Isolation », l’article s’intéresse donc à un groupe de neurones de la région du raphé dorsal dans le tronc cérébral qui utilisent la dopamine comme neurotransmetteur. C’est d’ailleurs en étudiant l’effet de différentes drogues sur ces neurones à dopamine que Gillian Mattews, alors encore étudiante au doctorat, avait remarqué par hasard un étrange phénomène après que ses souris ait été isolées les unes des autres pour une période de 24 heures : les connections entre les neurones du raphé dorsal se renforçaient.

Des travaux subséquents ont montré que ces neurones du raphé dorsal étaient sensibilisés durant la période d’isolement, de sorte qu’ils devenaient très actifs dès que l’animal était remis parmi ses congénères. Et de fait, l’on observe alors une grande activité de socialisation de l’animal corrélée à une augmentation d’activité dans les neurones dopaminergiques de son raphé dorsal. On a même pu démontrer, grâce aux complexes mais puissants outils de l’optogénétique, que si l’on empêchait l’activité nerveuse dans ces neurones du raphé dorsal, cette augmentation de sociabilité post-isolement ne se manifestait pas.

Bon, on peut dire que ce ne sont que des souris et que le phénomène observé n’exprime pas directement la détresse subjective de l’animal causée par la période d’isolement. Mais reste qu’il y a quelque chose de facinant, pour paraphraser Alcino Silva, un chercheur du domaine qui n’était pas impliqué dans cette étude, de constater que des émotions humaines complexes comme la solitude semblent partagées sous une forme reconnaissable par d’autres espèces de mammifères. En tout cas c’est ce que les manifestations physiologiques et comportementales évoquent spontanément.

Et donc si 24 heures d’isolement provoque un tel remaniement cérébral chez la souris, difficile d’imaginer qu’un deux semaines d’isolement ne laissera pas de traces dans le cerveau d’individus d’une espèce sociale comme la nôtre. Une espèce qui a elle aussi, faut-il le rappeler, un noyau du raphé dorsal.

Des travaux subséquents seront nécessaires pour établir le lien exact entre le noyau dorsal du raphé, la privation sociale et la détresse psychologique qu’elle provoque (rôle de détection ? d’activation de la réponse comportementale compensatoire ? autre contribution au sein d’un réseau cérébral plus large ?). Mais chose certaine, on a ici une première évidence des mécanismes cérébraux qui sont mis en œuvre pour nous éviter de nous retrouver seul, ou du moins pour compenser une période de solitude prolongée. Des mécanismes hautement adaptatifs, on s’en doute bien, considérant les difficiles conditions de vie de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs et l’importance qu’a joué l’entraide et la coopération tout au long de notre évolution.

Isoler un ou une détenu.e indéfiniment n’est donc pas une simple « conséquence négative » en vue de décourager des conduites répréhensibles. C’est s’attaquer à notre besoin de socialisation, un besoin aussi fondamental et physiologiquement régulé que la faim ou la soif. En ce sens, le projet de loi C-83 qui remplacerait la pratique de l’isolement préventif dans les établissements correctionnels fédéraux par une pratique moins restrictive doit être adopté. Au même titre que le Canada a ratifié la Convention des Nations Unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants en 1987.

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