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Mardi, 14 novembre 2017
Nous sommes aveugles à bien des causes de nos choix conscients

Comme je l’ai présenté ici le 11 septembre dernier, voici le résumé d’un aspect de mon dernier cours #8 de l’université du troisième âge (UTA) que j’ai donné hier à St-Bruno et mercredi dernier à Longueuil.

Quand on demandait à Henri Laborit, qui à l’instar de bien d’autres neuroscientifiques contemporains n’accordait pas une grande place au libre arbitre dans la genèse de nos comportements, comment il expliquait le fait que nous ressentions malgré tout très fort cette sensation de liberté, il répondait (dans Éloge de la fuite, p.72) :

«La sensation fallacieuse de liberté s’explique du fait que ce qui conditionne notre action est généralement du domaine de l’inconscient, [ l’inconscient « cognitif », i.e. l’automatisation de nos comportements] et que par contre le discours logique est, lui, du domaine du conscient.

C’est ce discours, logique et conscient qui nous permet de croire au libre choix.»

Cette déconnexion évoquée par Laborit entre notre discours conscient et les motifs inconscients à l’origine de nos comportements peut sembler un peu exagérée. Pourtant, plusieurs expériences ont montré depuis qu’elle est probablement très fréquente dans nos vies de tous les jours.

Richard Nisbett et Timothy Wilson ont par exemple publié en 1977 un article intitulé « Telling more than we can know: Verbal reports on mental processes. » devenu un classique depuis.

On demande à des gens de mémoriser des paires de mots. Table-chaise, fenêtre-porte, pain-beurre, etc. Pour certaines personnes, il y a une paire de mot bien particulière… la paire océan-lune. On leur demande ensuite quelle est leur marque de poudre à lessiver préférée. Les personnes du groupe qui a dû retenir la paire de mots océan-lune choisissent beaucoup plus la poudre à lessiver Tide. L’expérience se déroule en anglais, et notez qu’en anglais, Tide veut dire marée… phénomène physique bien connu lié à l’interaction entre la lune et l’océan (la paire de mots faisant partie de leur liste à mémoriser!).

On demande ensuite aux gens pourquoi ils ont choisi la poudre Tide. Ils sont alors incapables de faire le lien avec la paire de mots océan-lune qu’ils avaient dans leur liste et font plutôt référence au fait que la boîte est jolie et que sa couleur attire l’attention, ou au fait que leur mère utilisait cette poudre quand ils étaient petits, etc. Bref, ils rationalisent et inventent une cohérence à leur choix a posteriori.

Cette étude mettait donc en lumière le fait que nous sommes très peu capables de faire le lien entre nos motivations et leurs conséquences comportementales dès lors qu’il s’agit d’influences subtiles. Et que nous avons par contre toujours une explication valide, probable ou plausible à avancer pour justifier nos choix ou nos comportements.

En 2005 ce phénomène a été confirmé de façon tout aussi spectaculaire par une étude de Lars Hall and Peter Johansson intitulée « Failure to detect mismatches between intention and outcome in a simple decision task. »

Cette fois-ci, ce sont des duos de portraits de personnes qu’on montre aux sujets de l’expérience en leur demandant simplement de choisir la personne qu’ils trouvent la plus jolie entre le deux qu’ils voient sur les cartes. Le sujet fait son choix et par la suite, après une petite manipulation subtile des cartes, on lui remet la carte et on lui demande d’expliquer pourquoi c’est cette personne qu’il trouve la plus jolie. Et le sujet répond, parlant tantôt de l’expressivité de ses yeux, de l’harmonie générale de son visage, etc.

Mais il y a un hic : l’image sur laquelle le sujet justifie son choix est celle qu’il N’A PAS choisi, c’est-à-dire l’autre image du duo qui lui était présentée (l’expérimentateur est un magicien et parvient à lui filer la mauvaise carte sans que le sujet ne s’en aperçoive). Plus de 80% des sujets vont ainsi justifier verbalement leur choix sur la mauvaise image !

Hall et Johansson ont nommé ce phénomène « choice blindness » par analogie avec d’autres phénomènes de « cécité » déjà identifiés par rapport aux changements dans une scène visuelle ou lorsqu’on est trop concentré sur une tâche. Dans ce cas-ci, il s’agirait plutôt d’une cécité face à nos motivations profondes. Car cette expérience montre qu’on ne semble pas avoir si facilement un accès conscient aux raisons derrière nos choix. Et pour cette raison, on les rationalise souvent a posteriori. Ces résultats ne sont pas non plus sans rappeler les fameuses expériences de Michale Gazzaniga avec les personnes à cerveau divisé (« split-brain », en anglais).

Ce qui est aussi très intéressant avec cette étude, c’est qu’elle a été reprise en 2013 par Claire Petitmengin et ses collègues en France. Ceux-ci ont pu confirmer dans un premier temps les résultats de Hall et Johansson. Mais ils ont développé leur protocole en introduisant dans certains cas une personne qui aidait le sujet à rendre plus explicite les motivations de ses choix. La personne pouvait par exemple dire au sujet quelque chose comme « C’est donc à partir de cette photos, que vous avez choisie tantôt comme étant la plus jolie, que vous allez maintenant nous dire pourquoi elle vous plaît davantage… »

À ce moment, c’est environ 80% des sujets ainsi assistés qui s’apercevaient que la photo qu’ils avaient devant eux n’était pas la bonne ! On inversait donc carrément les résultats, seulement en créant un petit doute chez le sujet. Les auteurs de cette seconde étude concluent donc pour leur part que si nous sommes habituellement inconscients de nos processus décisionnels, on pourrait toutefois être capables d’y accéder par certaines démarches introspectives.

Des gens comme Francisco Varela et Jonathan Shear disaient la même chose il y a deux décennies lorsqu’ils dénonçaient par exemple « le préjugé naïf selon lequel la ligne de démarcation entre ce qui est strictement subpersonnel et ce qui est conscient est fixe ». On le constate ici puisque des techniques comme les entretiens d’explicitation permettent parfois de franchir le seuil entre ce qui parvient à la conscience et ce qui reste de l’ordre du « préréfléchi » ou de l’inconscient.

Par conséquent, et ce sera aussi le mot de la fin pour cette série de cours, les sciences cognitives ne peuvent peut-être pas nous rendre plus libres, mais à tout le moins plus attentifs à toutes ces « décisions par défaut » que prend constamment notre cerveau. Et peut-être pourra-t-on exercer alors un meilleur contrôle sur nous-mêmes et ainsi conquérir quelques petits degrés de liberté… C’est la grâce que je nous souhaite !

L'émergence de la conscience | Pas de commentaires


Mardi, 7 novembre 2017
Le contrôle inhibiteur : une fonction exécutive bien pratique

Comme je l’ai présenté ici le 11 septembre dernier, voici le résumé d’un aspect de mon cours #7 de l’université du troisième âge (UTA) que j’ai donné hier à St-Bruno et mercredi dernier à Longueuil.

Ce cours s’ouvrait sur un bref aperçu de certaines de nos capacités cognitives souvent appelées « fonctions exécutives ». Il s’agit d’une famille de processus mentaux variés et typiquement « top down », c’est-à-dire partant d’une motivation intrinsèque plutôt qu’initiés par des stimuli en provenance de l’environnement. Les fonctions exécutives permettent, en gros, d’ajuster son comportement et ses objectifs en fonctions de demandes souvent imprévues ou qui nécessitent de « sortir des sentiers battus » ou « to think outside the box », comme on le dit en anglais.

On a l’habitude d’y inclure des processus généraux comme la mémoire de travail, la flexibilité cognitive ou le contrôle inhibiteur. (Lire la suite…)

De la pensée au langage | Pas de commentaires