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Lundi, 1 août 2016
Apprendre l’empathie

L’article ci-dessous est d’abord paru dans le magazine Versus N3 (http://versusmagazine.co/). Je les remercie de me permettre de le reproduire ici. 

* * *

L’empathie et les comportements altruistes ne sont plus à démontrer dans le monde animal. L’éléphant réconforte un congénère apeuré, en aide un autre coincé dans un trou ou dans la vase, adopte parfois de jeunes animaux orphelins, etc. Il adopte aussi, tout comme les chimpanzés et les bonobos, des comportements altruistes sophistiqués devant un compagnon handicapé et affaibli, essayant de le redresser, lui apportant de la nourriture ou le couvrant de végétation lorsqu’il s’est assuré qu’il était bien décédé.

Homo sapiens ne fait pas exception. Avec leur grande interdépendance et leurs sociétés hypercomplexes, les êtres humains sont bien sûr capables de se mettre à la place de l’autre, de ressentir ce qu’il ressent et d’agir en conséquence. Les éthologues et biologistes évolutifs s’entendent pour dire que l’empathie s’est naturellement développée chez les espèces formant des sociétés complexes où la coopération et l’entraide constituent un avantage pour tout le groupe.

Mais force est de constater que cette empathie, comme la richesse et contrairement à la bêtise, n’est pas distribuée également… D’où la question: peut-on apprendre à être empathique? Considérant tous les conflits et la souffrance que des déficits de cette faculté peuvent provoquer, la question n’est pas anodine. Or plusieurs études récentes en neurosciences cognitives semblent montrer que c’est possible.

La première vient tout juste d’être publiée dans la revue PNAS par Grit Hein et ses collègues. Intitulée « How learning shapes the empathic brain », l’étude part d’un phénomène bien connu : celui où l’on observe une suppression de l’activité de réseaux cérébraux impliqués dans l’empathie devant la souffrance d’individus ne faisant pas partie du groupe auquel le sujet s’identifie. La question était donc de savoir s’il était possible d’inverser ce phénomène par un apprentissage.

Les sujets de l’étude devaient effectuer une tâche durant laquelle ils recevaient de l’aide tantôt d’un membre du groupe auquel il s’identifiait, tantôt d’un autre groupe qui lui était étranger. L’étude montre que dans ce dernier cas, on observe l’apparition d’un signal classique d’apprentissage dans le cortex cingulaire antérieur des sujets, un signal dit de prediction error. C’est un peu comme si les choses ne se passaient pas comme prévu (un étranger est gentil avec nous et nous aide) et que le cerveau nous disait que notre attitude de base est erronée.

Par la suite, quand le cerveau d’un sujet affichait ce type de pattern d’activité, on notait une plus grande empathie: et non seulement avec la personne du groupe d’étrangers qui l’avait aidé, mais envers d’autres personnes de ce groupe aussi! En clair, le sujet avait appris que « cette gang-là était du bon monde, au fond». Ce qui est très intéressant aussi dans cette étude, c’est qu’elle montre que cette généralisation d’une plus grande empathie pour autrui se fait très rapidement, après seulement quelques interactions positives d’aide durant l’expérience.

D’autres données nous viennent d’un comportement solitaire donc a priori bien loin de l’empathie: la lecture de romans. Notre cerveau traite les interactions entre les personnages fictifs d’un roman exactement comme de réelles rencontres. De nombreux résultats démontrent qu’imaginer quelque chose active les mêmes régions sensorielles de notre cortex que celles qui nous permettent de les percevoir, et l’exemple de la lecture est un cas particulier de ce phénomène intéressant.

Depuis 2006, les travaux de psychologues comme Raymond A. Mar, Keith Oatley et Jordan B. Peterson ont montré que les lecteurs et lectrices de fiction semblent être meilleur.es pour comprendre les autres, éprouver de l’empathie pour eux et voir le monde selon leur perspective. En 2010, Mar a observé le même phénomène chez les enfants d’âge préscolaire: plus on leur lisait d’histoires, meilleure était leur capacité de se mettre dans la peau des autres.

Enfin, en 2013, Gregory S. Berns et ses collègues ont pour leur part exploré les bases neurobiologiques de ce phénomène. Une vingtaine de personnes sont venues lire un roman durant neuf jours dans un scanneur pendant que les scientifiques observaient leur connectivité cérébrale. Ce qu’ils ont vu, c’est une augmentation de celle-ci entre des zones cérébrales qui avaient, par le passé, déjà été associées à la prise de perspective d’une autre personne et à la compréhension d’une histoire (le gyrus angulaire supramarginal gauche et le gyrus temporal postérieur droit).

Que conclure de tout ça ? Au moins ceci : la prochaine fois que votre enfant s’assoit par habitude devant la télé ou son jeu vidéo, vous pourriez lui suggérer d’aller plutôt lire un bon roman ou jouer dans la ruelle avec le petit voisin haïtien…

a_exp How learning shapes the empathic brain

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