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Lundi, 7 mars 2016
Après « L’erreur de Descartes », voici « L’erreur de Broca »

L’erreur est humaine, dit-on. À en croire les titres de certains livres en sciences cognitives, on comprend qu’elle est aussi au cœur de l’histoire des sciences !

Après l’erreur de Descartes (qui avait ignoré la contribution du corps dans la pensée) dénoncée par Antonio Damasio dans son best-seller publié en 1995, voici que le neurochirurgien français Hugues Duffau remet en question la vieille conception localisationniste des fonctions cérébrale dans son livre « L’erreur de Broca » publié en janvier dernier.

Duffau s’est fait connaître depuis le début des années 2000 pour ses opérations au cerveau de patients éveillés. Cette technique permet au patient de répondre à des consignes durant l’intervention chirurgicale et au chirurgien de voir si en stimulant telle ou telle région de son cerveau pendant ce temps il perturbe ou non une fonction importante comme le langage ou la motricité. Ou encore la capacité de jouer son instrument pour un musicien, comme l’avait montré récemment la vidéo très médiatisée du patient qui jouait de la mandoline durant son opération (voir le dernier lien ci-dessous).

Cette approche fut développée il y a un demi-siècle par Wilder Penfield à Montréal, pour enlever non pas des tumeurs mais des foyers épileptiques. Dans le cas des tumeurs qu’enlève Duffau, la technique qu’il a perfectionnée lui permet d’enlever d’avantage de cellules cancéreuses sans avoir peur de perturber une fonction essentielle chez le patient. Résultat : les taux de récidive ont radicalement chuté (car on peut enlever plus de tumeur) de même que les séquelles post-opératoires (moins de 1% des gens opérés en auront).

Ces résultats sont déjà fascinants en soi. Mais il y a plus. Car c’est une vieille conception chambranlante mais tenace du cerveau que Duffau contribue à faire tomber, lentement mais sûrement. Celle développée depuis au moins 150 ans suite aux travaux de pionniers de la neuropsychologie comme Paul Broca. On se souvient que Broca, ayant étudié longuement les déficits de production du langage de l’un de ses patients et ayant constaté lors de l’autopsie suivant son décès une lésion important dans la partie postérieure du lobe frontal gauche en avait déduit logiquement que cette région devait être « l’aire du langage ». Wernicke allait dans le même sens quelques années plus tard en annonçant la découverte d’une « aire de compréhension des mots » dans la partie supérieure du lobe temporal.

Or on a, depuis plusieurs années déjà, commencé à repenser la contribution de l’aire de Broca au langage. Certains travaux ont par exemple montré que l’aire de Broca devient en fait silencieuse au moment où l’on produit les sons associés à un mot et qu’elle serait plutôt impliquée dans l’intégration et la coordination d’informations en provenance de diverses autres régions du cerveau.

Et puis on s’est aperçu que des patients comme « le cas F.V. » pouvaient très bien parler sans aire de Broca. Et c’est ce phénomène que le Dr. Duffau a pu confirmer maintes fois lors des 600 ablations de tumeurs cérébrales qu’il a effectué jusqu’ici. Et c’est ce genre d’observations qui nous amènent à passer d’une conception du cerveau où l’activité de certaines aires correspond à certaines fonctions, à un modèle plus « connexionniste » où les fonctions sont prises en charge par l’activité nerveuses dynamique dans un réseau complexe formé de nombreux « nœuds » reliés par différentes faisceaux d’axones.

Une conception qui s’impose de plus en plus, soutenue par des ouvrages comme le récent After Phrénology, de Michael Anderson, où l’on rappelle entre autres une méta-analyse de l’aire de Broca réalisée par Russell Poldrack en 2006 qui montre que cette régions est plus souvent activée par des tâches non langagières que par des tâches reliées au langage !

Et cela semble être le cas pour la plupart des régions du cerveau : même de très petites régions sont souvent activées par de multiples tâches très variées, ce qui suggère que le cerveau fonctionne beaucoup plus en mettant en coopération fonctionnelle différentes régions cérébrales qu’en activant certaine régions uniques qui seraient dédiées à certaines tâches spécifiques.

Et tout ça sans parler de la très grande variabilité anatomique entre les cerveaux de différents individus constatée par Duffau au fil de ses opérations. Ni de la très grande plasticité de chacun de ces cerveaux, en particulier lorsque les tumeurs cancéreuses qu’il opère (celle des cellules gliales, ou gliomes) se développent lentement et permettent aux régions adjacentes de se réorganiser pour compenser la perte de la région lésée par la tumeur.

Cette capacité du cerveau à se réorganiser constamment diminue donc l’impact des assauts qu’il peut subir. Et avec les chirurgies cérébrales où le patient demeure éveillé, on peut prendre parti de ce phénomène et enlever le maximum de la tumeur cancéreuse (réduisant ainsi le risque de récidive) en affectant minimalement la qualité de vie du patient.

i_lien Hugues Duffau: « Le cerveau se répare lui-même »
i_lien L’ERREUR DE BROCA
i_lien Opéré du cerveau, il joue de la mandoline pendant l’opération !

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