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Lundi, 2 novembre 2015
L’inhibition préfrontale à la rescousse de l’esprit critique

En préparant une présentation que je dois faire demain au Collège Rosemont sur « les croyances sous la loupe des neurosciences », je suis tombé sur le dossier « Les neurones de l’esprit critique » du numéro de novembre-décembre 2015 de la revue Cerveau & Psycho. Olivier Houdé, qui dirige un laboratoire de psychologie et de neurosciences à Paris, aborde dans un article la vaste question de la liberté de pensée et de tout ce qu’il appelle les « entraves cognitives » qui peuvent lui nuire. Il écrit :

« En fait, il est très difficile de penser libre­ment. Nos croyances plongent des racines interminables dans notre passé lointain, notre éducation, le milieu social où nous vivons, le discours des médias et l’idéologie dominante. Parfois, elles nous empêchent de réfléchir au sens propre. »

Pour s’affranchir un peu de tous ces automatismes de pensée, Houdé rappelle d’abord que l’on s’accorde aujourd’hui pour dire que notre cerveau semble disposer de deux modes de pensée : un mode automatique faisant appel à des croyances, des habitudes ou des opinions, et un mode logique basé sur le raisonnement. Ce sont les fameuses théories à processus duaux (« dual process theories », en anglais) des philosophes de l’esprit, comme le « système 1 » et le « système 2 », désignés par Stanovich en 1999. Le premier serait un système cognitif rapide, automatique et inconscient; le second serait plus lent, plus flexible et nécessiterait un contrôle conscient.

Et chacun de ces deux modes de pensée auraient leurs avantages et leurs inconvénients. Le premier, qualifié parfois aussi de « pensée heuristique », s’appuie donc sur la somme des habitudes, des stéréotypes et des idées reçues depuis notre enfance. Dans un monde complexe où l’on est submergé d’informations contradictoires de toutes sortes, ce mode de pensée est souvent plus confortable et opérationnel, en ce sens qu’il nous permet de prendre une décision rapide. Mais il biaise inévitablement notre pensée en faveur de savoirs déjà acquis et nous empêche parfois de faire des distinctions importantes.

À l’opposé, la pensée dite « algorithmique » est logique, rationnelle, et elle  procède par déductions, inférences et comparaisons. Elle est certes plus lente et plus difficile d’accès, mais c’est grâce à elle que l’on peut sortir des ornières de nos conditionnements. C’est aussi elle qui nous permet de voir au-delà des apparences. Celle avec laquelle on se tapera peut-être la tâche fastidieuse de comparer le programme de deux partis politiques au lieu de simplement voter pour le candidat dont la gueule nous revient le plus ou qui saura le mieux manier des conditionnements primaires comme la peur de l’autre ou l’éternel jappement du « avec moi, plus de job, job, job… » !

Or Houdé explique que l’accès au mode raisonnement, autrement dit à une pensée plus libre, passe d’abord par le blocage du mode automatique toujours prêt à s’exprimer le premier. Impossible, donc, d’exercer sa pensée critique si l’on ne réussit pas, dans un premier temps, à faire taire cette irrépressible envie d’apporter cette première réponse rapide qui nous vient à l’esprit irrémédiablement.

Par exemple, pout toute une génération qui a entendu pendant des années cette pub de céréale où l’on parlait de Cric, Crac et Croc, il est très difficile de ne pas se tromper quand on leur demande de compléter la phrase suivante : « la mère de Toto a trois fils, Cric, Crac et… ». La majorité des gens (je le sais, je fais souvent le test dans mes présentations) vont répondre « Croc ». Un automatisme qu’il est beaucoup plus simple d’aller récupérer dans sa mémoire que de faire le raisonnement pourtant fort simple qui mène à la bonne réponse (« Toto »).

Ce que l’équipe de Houdé a donc mis en évidence, à la suite de plusieurs autres travaux qui vont en ce sens, c’est que des neurones de notre cortex préfrontal inférieur projettent leur axone vers d’autres zones du cerveau impliquées dans ces automatismes de pensée (Houdé parle du sillon intrapariétal latéral, par exemple). Dans ces zones, d’autres neurones dits « inhibiteurs » vont prendre le relais localement pour faire taire des populations entières de ces neurones déjà en train de s’activer automatiquement par le stimulus perçu.

Ce serait donc ce type de câblage inhibiteur que l’on active à la cafétéria lorsque, devant le choix d’une pomme ou d’un gâteau au chocolat pour dessert, on opte finalement pour la pomme, ayant résisté courageusement (!) à notre instinct ancestral pour le sucre, fort utile dans notre passé de chasseur-cueilleur où les calories étaient rares, mais aujourd’hui néfastes pour la santé avec les tonnes de sucre raffiné facilement accessibles.

Ou encore, quand devant deux rangées de jetons comportant l’une et l’autre le même nombre de jetons mais avec une rangée où ils sont plus espacés, un enfant va être tenté, avec son mode de pensée heuristique, de dire « qu’il y en a plus là où c’est plus long ». Mais s’il peut déjà activer suffisamment son cortex préfrontal (qui mature très lentement chez l’humain), il pourra plutôt faire appel sa faculté de comptage en activant certaines zones de son cortex pariétal et fournir la bonne réponse.

Apprendre à exercer son esprit critique, c’est donc entre autres apprendre à utiliser les capacités d’autorégulation et d’inhibition de son cortex préfrontal. Est-ce que cela peut faire de nous des êtres « libre » ? Ça, c’est une autre histoire

i_lien Les neurones de la pensée libre (cet article est payant mais j’en ai une copie pdf…)
i_lien Apprendre à résister

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