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Lundi, 24 août 2015
Nouveau cas unique d’amnésie déclenché après une visite chez le dentiste !

Il y a des histoires qui viennent périodiquement nous rappeler à quel point notre cerveau est complexe et que nous n’en comprenons encore que ce qu’on pourrait appeler « les grandes lignes ». L’étude de cas publiée par le Dr. Gerald Burgess dans la revue Neurocase le 15 mai dernier raconte l’une de celles-là.

C’est l’histoire d’un militaire anglais qui, le 14 mars 2005, se rend chez son dentiste pour y subir un traitement de canal à une dent. Le dentiste lui fait une anesthésie locale et procède ensuite à l’opération au terme de laquelle il constate que son patient est pâle et confus. Comme il ne revient pas à la normale au bout de quelques heures, on le transporte à l’hôpital où il restera hospitalisé durant trois jours.

À partir de là, et pour le mois suivant, le patient devient incapable de se rappeler ce qu’il a fait au-delà de dix minutes. Avant ça, c’est le trou noir, le vide total. Ou, pour les cinéphiles, c’est Le jour de la marmotte ou Memento…

On appel ce syndrome, bien connu depuis le fameux patient H.M., une amnésie antérograde. Dans le cas de H.M., patient étudié pendant plusieurs décennies, on sait que c’est une opération chirurgicale (où on lui avait retiré les deux hippocampes pour contrer des crises d’épilepsie invalidantes) qui était à l’origine de son amnésie antérograde.

C’est d’ailleurs ce qui nous a permis de comprendre que l’hippocampe était essentiel pour le stockage de nouveaux souvenirs sur le monde ou sur notre vie, ce que les psychologues appellent la mémoire explicite. Mais aussi, que cette structure cérébrale ne participait toutefois pas à l’élaboration d’un autre type de mémoire qu’on appelle la mémoire procédurale, celle qui nous permet d’apprendre une séquence de mouvement, comme attacher ses lacets ou aller à bicyclette.

Ce qui rend maintenant le cas du patient du Dr. Burgess encore plus mystérieux, c’est la conjonction de quatre choses. D’abord les circonstances floues liées au déclenchement de l’amnésie; ensuite l’absence de lésions apparentes dans le cerveau du patient; et puis le fait qu’après le premier moi, la période où il peut se souvenir de ce qu’il vient de faire est passé à environ 90 minutes et est demeurée comme cela depuis les dix dernières années ! Enfin, le fait que son amnésie antérograde inclut également sa mémoire procédurale le distingue encore davantage des cas comme H.M.

Reprenons rapidement chacun de ces points. À propos des circonstances qui sont à l’origine de son amnésie, on se perd en conjectures. On ne trouve rien dans l’histoire médicale du patient, comme un trauma crânien, qui aurait pu les mettre sur une piste. Quelque chose à voir avec le stress psychologique sans doute vécu à l’enterrement de son grand-père quelques jours plus tôt ? Peut-être. Et bien entendu, il y a cette fameuse opération, mais à une simple dent, et avec un anesthésique local. Et c’est cela qui aurait tout déclenché ?

D’autres hypothèses plus élaborées sont aussi envisageables, comme une prédisposition génétique latente déclenchée par un traumatisme moyen. Trois des quatre autres cas similaires trouvés dans la littérature scientifique et discutés dans l’article du Dr. Burgess ne s’étaient-ils pas, eux aussi, déclenchés après des urgences médicales de différents types ?

Pour ce qui est de l’absence de lésions apparentes dans le cerveau du patient, cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas, mais seulement qu’on ne peut pas en détecter avec les techniques d’imagerie cérébrale à notre disposition aujourd’hui. De plus, comme l’ont soulevé d’autres scientifiques, même s’il n’y a pas de pertes neuronales observables, des problèmes dans la connectivité des neurones pourraient avoir été créé. En particulier dans les fibres axonales qui parcourent de longues distances dans la région de l’hippocampe et dont l’interruption ou la mise hors fonction pourrait avoir des effets désastreux sur la mémoire.

Et puis il y a finalement cet inhabituel 90 minutes, à la fois plus long que d’habitude dans les amnésies antérogrades, mais encore cruellement court pour la personne atteinte. L’hypothèse, ici, se déplace au niveau moléculaire. On sait en effet que le processus de consolidation mnésique qui mène à la formation d’un souvenir durable nécessite la synthèse de nouvelles protéines qui vont transformer structurellement les connexions entre les neurones, les fameuses synapses. Quand on bloque cette synthèse protéique chez le rat, ils sont incapables de retenir tout nouvel apprentissage au-delà d’environ… 90 minutes ! « Tout nouvel apprentissage », cela rappelle aussi la mémoire procédurale de notre patient qui est aussi atteinte que sa mémoire déclarative. Voilà donc une piste, mais une piste encore très difficile à intégrer avec nos connaissances des amnésies humaines.

Pendant ce temps, le patient du Dr. Burgess continue de se lever chaque matin en se disant qu’il a un rendez-vous chez le dentiste. Mais en regardant son téléphone intelligent, il note la présence d’un fichier intitulé : “First thing – read this”. Il l’ouvre, le lit, et comme à chaque matin il comprend un peu mieux pourquoi ses deux enfants sont devenus les deux jeunes adultes qu’il verra plus tard dans la journée…

Et comme si tout cela n’était pas déjà assez étonnant, l’homme a pu, depuis dix ans, se créer un nouveau souvenir durable, un seul : celui du décès de son père, auquel il a assisté. Pas les circonstances, les funérailles ou l’enterrement. Seulement le fait que son père est mort. Comme si l’immense émotion créée par cet événement avait permis à des mécanismes résiduels de graver malgré tout quelque part dans son cerveau cet événement.

i_lien Amazing Case of Man With 90 Minute Memory
a_exp Profound anterograde amnesia following routine anesthetic and dental procedure: a new classification of amnesia characterized by intermediate-to-late-stage consolidation failure?
i_lien A Man’s Permanent Amnesia After A Dentist Visit Has Left Doctors Puzzled
i_lien « My dentist saved my tooth, but wiped my memory »

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