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Lundi, 20 avril 2015
Notre identité personnelle : une illusion qui cache un «work-in-progress» ?

Fasciné par ces photos de famille reprises au même endroit avec les mêmes personnes deux ou trois décennies plus tard (voir le 1er lien ci-bas), j’ai proposé récemment à la mienne de se prêter au jeu. Même si nous ne sommes pas allés jusqu’à chercher des vêtements similaires aux photos originales, le fait de nous voir, dans certains cas plus de 40 ans plus tard, avec la même posture dans la même cuisine a quelque chose de troublant et pose des questions sur la notion même d’identité personnelle.

D’où vient ce sentiment très fort qui fait que l’on se sent toujours à peu près la même personne ? Pourtant, rationnellement, il est facile de se convaincre que notre univers psychologique actuel n’a probablement pas grand-chose à voir avec celui de cet enfant qui souffle sur les bougies du gâteau de ses dix ans. Pour le dire comme Francisco Varela, le monde que je fais émerger maintenant avec mes préoccupation d’adulte (comme mon rapport d’impôt pas encore fait) n’est certainement pas le même que celui de petit gars (qui adorait faire et organiser des courses aux trésors).

Même au niveau biologique, on dit qu’à tous les sept ans environ toutes les cellules de notre corps ont été remplacées par de nouvelles. Sauf les neurones, évidemment, bien que l’on sache maintenant que la neurogenèse est possible à certains endroits dans le cerveau adulte. Ce qui n’empêche cependant pas les constituants moléculaires de ces neurones (sucres, acides aminés, lipides, etc) d’être renouvelés comme dans tous les tissus. Ce qui pose d’ailleurs problème quand on cherche à déterminer la trace mnésique de nos souvenirs. Clairement, des processus comme la potentialisation à long terme permettent de modifier l’efficacité synaptique en modifiant certaines protéines, récepteurs où enzymes. Mais des modifications qui tiendraient pendant des décennies, comme c’est le cas de nos plus vieux souvenirs ? D’autres mécanismes ont été proposés et la question est loin d’être réglée…

Mais pour revenir à cet étrange sentiment d’avoir une identité constante, Jean Claude Ameisen proposait lors de l’une de ses émissions radiophoniques une analogie assez parlante. Il disait que comme les mutations ont laissé des traces dans l’ADN durant l’évolution, et que ces traces ont fait diverger les espèces les unes des autres, de même les traces laissées dans notre système nerveux par aléas de notre histoire de vie (de notre « dérive ontogénique », dirait Varela) nous font diverger de qui l’on a été auparavant.

Le philosophe Joshua Knobe a lui aussi sa façon d’aborder ce paradoxe. Il œuvre dans le relativement nouveau champ de la philosophie expérimentale qui aborde de telles questions philosophiques classiques avec les méthodes de la psychologie et des sciences cognitives. Knobe nous invite à nous imaginer le monde dans un an. Dans un an, il y aura dans ce monde, à moins de malchances, un individu particulier qui sera vous. Mais en vertu de quoi cette personne sera-t-elle « vous » ? Certainement pourrons-nous reconnaître chez cet individu des valeurs, des croyances ou des émotions qui vous sont familières actuellement. Mais qu’en sera-t-il dans 5 ans ? Dans 30 ans ? Cet individu qui pourra vous ressembler encore physiquement risque d’avoir changé psychologiquement de façon significative. Est-ce que ce sera encore « vous » ?

Laissons ici le philosophe capable de nous entraîner dans les labyrinthes des « théories du soi » incompatibles avec la brièveté d’un billet de blogue (du genre : faire des sacrifices actuellement par rapport à ce « moi » qui a vos valeurs pour en faire profiter un jour un « moi » aux valeurs forcément un peu différentes, est-ce une si bonne affaire ?), et donnons le mot de la fin à un psychologue qui s’est aussi beaucoup penché sur la question.

Daniel Gilbert a publié en 2006 un ouvrage, devenu un classique depuis, ayant pour titre Stumbling on Happiness. Dans ce bouquin, Gilbert défend l’idée que nous sommes tous constamment victimes d’une illusion, celle de “la fin de l’histoire” : à tout moment durant notre vie, nous avons tendance à croire que la personne que nous sommes à ce moment est l’aboutissement final de notre existence. Ce qui est évidemment absurde, mais néanmoins réel et nous pourrait nous rendre moins heureux, affirme le psychologue.

Je vous laisse avec cette belle citation de Gilbert, que je traduis librement :

“Les êtres humains sont des “work-in-progress” qui pensent à tort qu’ils ont une identité donnée. La personne que vous êtes présentement est transitoire, aussi fugace et temporaire que toutes les personnes que vous avez été. La seule chose qui est constante dans nos vies est le changement. »

i_lien Avant et après, ils ont posé à nouveau comme sur leur photo d’enfance
i_lien THE MYSTERY OF PERSONAL IDENTITY: WHAT MAKES YOU AND YOUR CHILDHOOD SELF THE SAME PERSON DESPITE A LIFETIME OF CHANGE
i_lien THE NATURE OF THE SELF: EXPERIMENTAL PHILOSOPHER JOSHUA KNOBE ON HOW WE KNOW WHO WE ARE
i_lien Dan Gilbert: The psychology of your future self

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