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mercredi, 3 octobre 2018
Le pouvoir affaiblit les capacités cognitives pour se relier aux autres

Ce billet paraît exceptionnellement le mercredi cette semaine car hier j’étais occupé à donner une « École de profs» au collège Montmorency. J’étais aussi, il faut bien le dire, un peu « lendemain de veille » suite à la victoire lundi de la CAQ aux élections provinciales du Québec et de son chef François Legault qui suscite des rapprochements avec Donald Trump. C’est en effet le parti qui avait récolté la pire note au questionnaire envoyé aux quatre principaux partis quant à leur programme pour l’environnement. Toute la communauté scientifique s’entend pour dire que le climat se dérègle d’une façon alarmante et tout ce que la CAQ propose ou presque c’est de… construire plus d’autoroutes !

C’est alors que je me suis souvenu, par association d’idées sans doute, d’un article de The Atlantic publié en août 2017 et dont je n’avais jamais eu le temps de vous parler. Il s’intitulait “Power Causes Brain Damage” avec en sous-titre : “How leaders lose mental capacities—most notably for reading other people—that were essential to their rise”. Et je ne sais pas pourquoi, cela m’a fait penser à François Legault. Pas que j’aie quoi que ce soit de personnel contre M. Legault, comprenez-moi bien. J’adorerais même l’avoir comme mononcle, comme on dit au Québec. Mais c’est en tant que premier ministre du Québec en 2018 (et pour les quatre prochaines années !) que je le trouve plus que problématique, en particulier pour le peu de cas qu’il fait des questions environnementales pour le moins préoccupantes pour toute personne minimalement informée. Maintenant, est-ce que ceux qui ont voté pour la CAQ ont cette culture scientifique de base qui permet de comprendre les changements climatique, ça c’est une autre question et je vous renvoie à mon billet de la semaine dernière pour la considérer…

Pour en revenir à l’article de The Atlantic, on y retrouvait cité Dacher Keltner dont j’avais déjà parlé dans un billet intitulé « La richesse éloigne les riches de leur humanité » sur le peu de considération pour les autres des gens riches, que ce soit en voiture aux intersections ou envers ceux qui demandent la charité. Un comportement qui n’est pas sans rappeler non plus l’affirmation défendue par le premier ministre sortant du Québec, Philippe Couillard, à l’effet qu’on peut nourrir une famille avec 75$ dollars par semaine. Cette déconnexion de la réalité apparemment produite par le sentiment de pouvoir illimité que procure la fortune personnelle soulève cependant de graves questions sur le psychisme de ces riches qui sont élu.es pour représenter la population au parlement.

Car la conclusion à laquelle en arrive maintenant Dacher Keltner après deux décennies d’expérimentations tant en laboratoire que sur le terrain, c’est que les gens qui sont à un poste de pouvoir de façon prolongée deviennent plus impulsifs, prennent plus de risques et, le plus troublant, sont de moins en moins capables de voir les choses du point de vue des autres.

C’est ce que Keltner appelle le « power paradox » : une fois que vous avez le pouvoir, vous perdez progressivement les capacités mentales d’empathie qui vous avaient cependant permis de vous élever dans les hiérarchies. Cela devient évident lorsqu’on constate, ajoute Keltner, que les puissants de ce monde perdent la capacité naturelle des humains « d’agir en miroir » (« mirroring », en anglais), c’est-à-dire rire quand les autres rient, être tendu quand les autres sont tendus, etc. Une propension humaine naturelle qui favorise le partage des émotions. Or les gens de pouvoir semblent perdre cette aptitude qui amène chez eux ce que Keltner considère comme un déficit de l’empathie.

Cette perte de la nécessité d’une lecture nuancée des états d’esprit des autres, la psychologue Susan Fiske l’explique par le fait que les personnes en situation de pouvoir ont simplement moins besoin des autres pour être aux commandes une fois qu’ils y sont parvenus (et l’on pense ici tout de suite aux mandats de quatre ans qu’on accorde aux élu.es…). Ils s’en remettent alors davantage aux stéréotypes et à leur « vision » personnelle du monde pour prendre leurs décisions. Ce qui, lorsqu’on revient par exemple à des questions complexes comme la crise climatique (qui amplifie elle-même une crise migratoire), ne va malheureusement pas toujours dans l’intérêt du bien commun…

L’espoir, si l’on peut s’exprimer ainsi, réside peut-être pour Keltner dans le fait que le pouvoir n’est pas tant une position sociale permanente qu’un état d’esprit qui l’accompagne. Se rappeler simplement un épisode de notre vie où nous avions peu de pouvoir ou nous sentions vulnérable reconfigure rapidement les réseaux cérébraux en fonction d’une plus grande dépendance aux autres et donc une plus grande attention envers eux.

En 2008, Lord David Owen, un neurologue anglais devenu parlementaire, a publié un livre intitulé “In Sickness and in Power, an inquiry into the various maladies that had affected the performance of British prime ministers and American presidents since 1900.” À la fin de l’article de The Atlantic, il confie sa grande déception que les écoles de gestion et le milieu des affaires en général ne se montrent absolument pas réceptif aux mises ses mises en garde d’Owen sur les effets psychologiques pervers du pouvoir. Ni aux « trucs » qu’il propose pour amoindrir ses effets, qui consistent en gros à s’imposer des activités permettant de rester en contact avec les gens ordinaires. Chose que de toute évidence n’a pas fait le parti Libéral du Québec, le parti défait aux élections de lundi. Quant à François Legault, sa victoire pourrait bien ne pas aider « l’Hubris syndrome » dont il semble de toute évidence atteint si l’on en croit les thèmes de sa campagne électorale et le milieu des affaires dont il est le pur produit.

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